mercredi 13 juin 2012

GUILLAUME GILLET ARCHITECTE DES TRENTE GLORIEUSES


Guillaume Gillet (1912-1987) rêvait d'être peintre : il commença d'ailleurs par s'inscrire à l'École des Beaux Arts avant de devenir architecte, en 1937. Il n'abandonna jamais la peinture, dirigeant toute sa vie des ateliers à l’École Nationale des Beaux-Arts.

Peintures de jeunesse

Devenu vieux, il reprendra d'ailleurs les pinceaux et sa passion pour l'aquarelle et la peinture. Mais c'est comme architecte qu'il s'est fait une réputation et, ici, sur la côte royanaise, c'est un peu "notre grand homme". Quoi de plus naturel dans ces conditions que le musée de Royan lui ait consacré une exposition, autour de son œuvre emblématique, la cathédrale Notre Dame, phare et vaisseau de la cité balnéaire.
Le titre de l’exposition l'annonce : c'est durant cette effarante période de reconstruction d'après-guerre, du début des années 50 jusqu’au choc pétrolier, que Gillet fit l'essentiel de sa carrière. L'abondance de la production architecturale, l'ambition des programmes, la nécessité de reconstruire, la foi inébranlable en un avenir meilleur et surtout en une technique dont on attend tous les miracles, caractérisent cette époque bénie pour les constructeurs.


Cet optimisme jamais pris en défaut a donné lieu, c'est vrai, à des excès dont l'article se fera l'écho à propos des projets de la gare d'Orsay, mais nous a valu de très belles réalisations dont l'église Notre Dame est certainement un fleuron. Construit en béton armé laissé apparent, l'édifice dessine dans le paysage de la ville une figure puissante qui s'est affirmée, au fil des ans qui ont adouci les critiques, comme une référence. Rappelons-nous les circonstances : on se relevait à grand peine de la Seconde Guerre Mondiale et, particulièrement à Royan, détruite à 85% par les bombardements alliés, on reconstruisait, vite et pour oublier ! Mais les moyens étaient limités et, les dégradations subies rapidement par l'église en ont été la preuve, il fallait faire à l'économie. Et être inventif.

 Où l'on voit que le premier projet, daté de mars 1954 était beaucoup plus modeste puisque Notre Dame ne comportait alors pas de flèche. Pourtant sur un croquis de la même époque, l'idée est déjà là et, sur les plan du 27 avril 1957, la flèche de près de 60 mètres a jailli, lançant l'église vers le ciel. (sources)

Aidé par un ingénieur de Centrale, Bernard Laffaille, Gillet va concevoir ce monument à l'esthétique révolutionnaire pour le temps, et qui connaitra une renommée immédiate. Laffaille, préoccupé par la standardisation et l'économie de mise en œuvre, s'applique à créer de nouvelles techniques architecturales, des voiles minces aux solutions préfabriquées, et à promouvoir des modes de couvertures innovantes, répondant aux besoins de plus en plus importants de l’industrie française. Passionné par les problématiques naissant de ces volumes gigantesques à créer, il invente des solutions de couvertures inédites, en s’intéressant aux propriétés du béton allié à l’acier. Notre-Dame constitue la synthèse des deux principales recherches de l’ingénieur : le « V » et la couverture en « selle de cheval ». Cette synthèse avait déjà été réalisée pour des silos à grains prévus pour l'Égypte dès 1953. Ces silos offrent à l’ingénieur les calculs préliminaires à la construction d’un édifice de haute portée sans point de soutènement. Ils serviront de base aux premiers dessins de Notre-Dame de Royan, en mars 1954. Ce sont ces méthodes qui vont permettre à Gillet de concevoir cet étonnante couverture qui caractérise l'église de Royan, un voile de béton de 8 cm d'épaisseur qui constituait, à l'époque, une étonnante prouesse technique et qui donne à l'édifice tout son charme.


Mais Gillet, qui fit d'ailleurs d'autres superbes églises, ne néglige aucune commande : châteaux d'eau, marchés couverts, prisons, il engagea même une réflexion sur les conditions de détention et l’architecture des maisons d'arrêt, qui lui valu, outre de prestigieuses commandes, d'être un des principaux protagonistes de l'architecture pénitentiaire en France. On considère volontiers que c'est lui qui réussit à imposer l'idée de la prison "sans barreaux". C'est dans cet esprit qu'il se voit confier en 1962 la conception de l'École de la magistrature à Bordeaux, une école implantée à deux pas de la cathédrale Saint André, autour de l'unique tour subsistant de l'ancien fort du Hâ du XVème, un édifice qui s'intègre donc dans le contexte historique, tout en revendiquant sa modernité.
Plus tard, il se vit confier un autre chantier d'envergure et réalisa le palais des congrès de la place Maillot. On peut ne plus aimer ces grandes réalisations de nos années de gloire économique, ces manifestations trop ostentatoires d'une domination de l'homme sur la ville, une sorte d'urbanisme sans limite (dont nous retrouvons d'ailleurs actuellement les dérives en construisant encore plus haut, encore plus fou). Gillet ménageait dans tous ses projets de grandes parts arborées et avait un sens très poussé de l'urbanisme. Et surtout il faut replacer cette œuvre dans son contexte, se relever des ruines, voir triompher la modernité, construire autrement.





« La gare d’Orsay, édifiée en 1900 sur les quais de la Seine par Laloux, va disparaître… On peut dire sans risque de se tromper que la gare d’Orsay ne sera regrettée par personne, mais les projets présentés ont fait l’objet de nombreuses discussions dans la presse ». Voilà ce que déclarait sans sourire la très sérieuse revue Architecture" de 1961 en présentant les projets pour en finir avec Orsay. Car, en effet, la SNCF ayant mis la gare en adjudication, des investisseurs s’étaient mis sur les rangs et avaient fait appel à divers architectes pour élaborer différents bâtiments. Et parmi eux, bien sûr, Gillet présente un ensemble assez sage (2) qui n’aurait sans doute pas été le pire : voulant « rechercher la sérénité et l’accord avec le site des Tuileries », ils proposaient d’élever  « un nouvel hôtel comme un palais en retrait du quai, sur des terrasses-jardins. Sous ces terrasses, les salles de réunions et de réceptions « flexibles », proches des rues et des garages » devaient fonctionner « en liaison étroite avec l’exploitation de l’hôtel de 800 à 100 chambres, dont le principal luxe est le confort (climatisation et loggias). Le portique sur le quai offre aux piétions ses vitrines d’exposition et de tourisme. Un restaurant de plaisance » devait « couronner l’édifice ».

Or comme le signale Chastel dans le Figaro de l’époque, « à mauvais programme et mauvaise organisation, correspondent des résultats architecturaux plus de discutables ».  Chastel reproche à l’État d’avoir mis en concurrence les sociétés d’affaires prêtes à investir et non d’avoir porté d’abord attention à un programme d’aménagement du site et du quartier. D’où des propositions très différentes, démontrant l’absence de projet urbanistique.



La pire, et pourtant Dieu sait que j’aime Le Corbusier, était celle de ce dernier (4),  qui ne prévoyait pas moins de 34 étages sur 97 mètres de hauteur avec, certes, un restaurant en plein ciel, des terrasses et des jardins, mais sapristi, les quais de la Seine l’ont échappé belle !
Le bâtiment d’Aubert et Puccinelli (6) reposait sur pilotis et délimitait deux patios intérieurs pour un ensemble particulièrement imposant, complètement démesuré par rapport aux alentours. Celui de Dufau (5) était le moins mastoc, puisqu’il éclatait l’ensemble en plusieurs bâtiments dont un courbe. Bref, en un mot comme en cent, vous voyez ce qui nous menaçait !
Et l’article de conclure « de tout façon, tous les projets seront ou abandonné ou modifiés. En effet, devant les critiques pour ainsi dire unanimes de toute la presse, la formule du programme va être remise complètement en question. » Et d’espérer que l’on aboutisse à des « solutions qui feront honneur à la capitale » ! A vous d’en juger, car on sait ce qu’il advint (1) !


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A part le catalogue de l'exposition deux sources essentielles :
le site de l'ADER (association pour la défende de l'Eglise de Royan)
et l'imposant chapitre consacré par la Cité de l'Architecture et du Patrimoine à Guillaume Gillet
Les peintures de Gillet proviennent d'un site de vente aux enchères


7 commentaires:

  1. J'imagine en effet que les premières réactions pour cette reconstruction de la cathédrale ont du être... vives! La physionomie de ses villes aux 3/4 reconstruites, voir plus, est toujours curieuse à lire , quelques rares vestiges anciens qui ressurgissent parfois, et les années qui passent qui font que le reconstruit ne vieillit pas toujours hélas très bien..

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    1. Cette architecture d'après guerre a été faire avec des matériaux pas toujours de très bonne qualité et il faut beaucoup restaurer. Mais la ville de Royan présente une unité qui traduit un urbanisme pensé et qu'on sait mieux apprécier 60 ans plus tard ! Actuellement on considère que cela fait partie du patrimoine et, à ce titre, c'est protégé et mis en valeur. Comme sont admirablement restaurées les très rares villas "Belle Epoque" qui ont échappé aux bombes.

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  2. Passionnant ! Merci pour cette épopée !Je vais la regarder autrement l'église de Royan ! Peut-être même que j'irai lui rendre visite, ce que je n'ai jamais fait ! Bises.

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    1. Oh Lulu, il faut y aller, on ressent en entrant une impression de grandeur, de lumière, c'est étonnant ... très "spirituel" et puis, on peut rendre hommage à Gillet qui y est enterré (on voit sa pierre tombale et c'est émouvant je trouve)

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  3. Je pense qu'il doit s'agir de la même exposition que celle qui lui avait été consacrée il y a 2 ou 3 ans à la Cité de l'Architecture .
    Il a aussi réalisé le pavillon de la France de l'exposition Universelle de Bruxelles en 1958,avec sa toiture en câbles tendus, qui se déployait comme les ailes d'un oiseau.

    Il y avait une vidéo sur le site de la cité où l'on voyait sa femme nous parler de lui je ne suis pas arrivée à la retrouver

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    1. En effet Françoise, j'ai l'impression que c'était la même exposition et c'est une belle initiative de la part de Royan de lui rendre hommage

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  4. dawnstariii@yahoo,com8 décembre 2012 15:19

    Bravo! Quel sagesse d'un homme fort en donnant bon example de la richesse de l'esprit humaine. Mes meilleurs remerciements.

    Christophe

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