samedi 1 août 2015

Jeudis musicaux en pays royannais 2015, à mi-parcours


Pendant que des dizaines de milliers de personnes se pressent au mythique "Violon sur le sable", vaste entreprise de "vulgarisation" de la musique classique dont l'effet pédagogique me semble limité, notre Festival des Jeudis Musicaux continue à dérouler vaillamment sa 27e édition. Sans vouloir faire polémique, il me semble, paradoxalement, que côté diffusion de la musique classique auprès d'un plus vaste public, le second est nettement plus efficace que le premier. Les Jeudis, comme le faisait fort maladroitement remarquer PPDA, apportent la musique dans les "endroits les plus perdus". Je vous ai déjà chanté sur tous les tons cette manifestation aux 34 concerts, émaillés dans les plus petits villages de la communauté de commune royannaise : et notre parisien de service (il faut bien, là aussi des "têtes de gondole" pour attirer le chaland, habitué à la petite lucarne), même s'il le disait sur un ton un peu condescendant, avait parfaitement raison de souligner ce rôle éducatif du Festival. Depuis 27 ans, nos communes de parfois moins de 300 habitants, bénéficient, chaque année, d'un concert de très grande qualité (la programmation 2015 est proprement ébouriffante) et, forcément, cela finit par former le goût. Le Comité des fêtes qui "reçoit" prépare un petit pot pour l'après-concert et la tradition est bien instaurée : les "gens du village" sont impliqués, viennent au concert, émettent des voeux sur ce qu'ils pourraient entendre l'an prochain (violon-accordéon, quelle bonne idée !!) et se sont, année après année, approprié LE concert qui leur échoit. Je le disais, la musique est de qualité, et même si Yann Le Calvet doit, parfois, faire des concessions du type Lodéon ou PPDA pour attirer le bon peuple, l'ensemble est toujours excellent pour l'oreille et apprend ce qu'est un "vrai concert". Car Violon sur le Sable, avec ses moyens pharaoniques, ses déploiements techniques et pyrotechniques, ses extraits pour ne pas lasser et sa démagogie pour faire nombre, ne me semble pas transformer le moindre de ses spectateurs (et ils sont 120 000, voire 150 000 chaque été) en mélomane. Au contraire, ceux qui, après cette expérience, tentent un concert, sont forcément surpris par le côté austère de l'affaire. Surpris et ennuyés. Ils ne reviennent pas, ayant dormi ou, au mieux, baillé. Alors que les "gens des bourgades" (le mot est encore de l'inénarrable PPDA) assistent avec nettement plus d'intérêt au concert annuel de "leur" église.


Témoin ce concert absolument extraordinaire où Jérôme Pernoo se produisait en soliste, pour des sonates et partitas de Bach, une sonate de Connesson et une autre de Kodaly. Les mélomanes comprendront mon propos : un violoncelle seul, égrenant ces partitions dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles ne sont pas d'accès facile, pour éviter pudiquement de dire que c'est de la musique savante, a priori, ce n'est pas de la tarte. Et, dans la petite (et merveilleuse) église de Corme-Écluse, nous étions un peu inquiet de l'état du public au bout d'une heure de concert : on avait un peu peur que d'aucuns se laissent aller à des ronflements incontrôlés. Et bien, que croyez-vous qu'il arriva ?? Jérôme Pernoo, avec l'engagement, la passion, la fougue qu'on lui connait, a tenu sous le charme un public absolument subjugué. Il était tellement enthousiaste, fervent, vibrant, que pas un spectateur ne pouvait échapper à son jeu. C'était émouvant, captivant, fascinant, envoûtant... que nous étions tous pris dans les rais de ses notes. Un silence impressionnant régnait dans l'église et les applaudissements étaient des ovations non commanditées !! Rien que pour un concert de cette qualité, Yann Le Calvet mériterait une décoration : c'est de la vraie démocratisation de la musique, ça !!


Il y a eu, en ce début d'été, bien d'autres grands moments : parmi eux l'improbable concert autour de Pauline Viardot. Là encore, Pauline Viardot, une cantatrice du XIXe, accessoirement compositrice presque jamais jouée, qui cela peut-il intéresser à l'aire du numérique ? Une salle entière sous le charme et l'émotion... si, si, je vous le garantis. Les protagonistes étaient l'excellent accompagnateur (et très bon soliste) Jonas Vitaud, au piano, une violoniste de haut vol, Marion Passou et la soprano au timbre chaud et prenant Geneviève Laurenceau. Et ils jouaient des oeuvres de Pauline, dont l'adorable Hai Luli (dont je vous recommande chaudement l'audition ci-dessous dans le merveilleux théâtre de Palladio à Vicence) ... de Saint-Saëns, Tchaïkovski, Lizt, Wagner et Gounod.


Pas vraiment de la musique de foire, encore des partitions difficiles et exigeantes. Mais les trois artistes étaient secondés par l'impressionnante Brigitte Fossey, qui grâce à des textes judicieusement choisis, liait la sauce !! Des lettres surtout, de Georges Sand quand elle gardait la petite fille de Pauline alors que cette dernière était en tournée, des réponses de la maman émue, des échanges épistolaires entre Pauline et son grand amoureux, Tourgueniev, qui l'aima durant 40 ans, des poèmes dont la sublime Nuit de Mai de Musset, récité avec une émotion sans afféterie par la grande actrice. On a ri, on a pleuré, on a écouté des airs nouveaux, bref, encore une soirée pour mieux aimer la musique.


Transmusibérien, dans un genre comparable, était plus difficile d'accès : le répertoire russe est moins aisé d'écoute et le choix des œuvres était pointu : Honegger - Ravel - Debussy - Schonberg - Berg - Borodine - Stravinsky - Beffa - Rachmaninov... Le quatuor Salieri le servait avec beaucoup de talent, mais cela restait austère. PPDA, puisque c'est à ce concert qu'il participait, était là pour, lui aussi, faire prendre la mayonnaise. Avec de très beaux textes de Cendrar à Gogol. Bien choisis mais très nostalgiques. Et surtout dits sans grande passion, d'une voix une peu monocorde, l'homme n'est pas un acteur, mais, en l'espèce, seulement un lecteur. Pourtant, le spectacle était de très belle qualité, mais son aspect de vulgarisation moins évident ! Cependant le public était ravi, mis en condition par la popularité du présentateur ex-vedette.



Un autre concert remarquable, fut celui de Bertrand Cuiller, dans l'adorable village de Floirac, au bout du bout de la communauté de communes, cadre enchanteur, 315 habitants, et un des meilleurs pots du Festival (un Cognac-orange que je vous recommande ... faut venir à Floirac !). Bertrand Cuiller est un claveciniste de premier plan (qui joue aussi du cor !! pour l'anecdote) qui nous a interprété un programme, là aussi, pour connaisseurs : première partie des pièces de virginalistes anglais, entendez une musique savante du XVIe, du vrai baroque pur et dur, deuxième partie, plus facile d'accès, du Rameau. Claveciniste dans de grands ensembles baroques français, Bertrand Cuiller mène une carrière de chambriste de soliste international. Son jeu, d'une rare intensité et d'un toucher plein de finesse et d'élégance, a tenu le public sous le charme. Public qui avait du mérite car le fameux "Violon" (sur la ville cette fois), ne jouant pas le jeu de la complicité, offrait ce soir-là une affiche déloyale : Zygel et un autre pianiste en match d'improvisation sur le court de tennis de Royan. A 5 euros (1). Un jeudi, alors que c'est la CARA qui soutient les deux manifestations... cherchez l'erreur !!


Bref - et je n'ai pas tout cité, le quatuor Hermès à Arces-sur-Gironde (690 habitants !), Claire Désert à Breuillet, la semaine prochaine le Quatuor Danel à Mornac et à Semussac, Jordi Savall à Saint Romain de Benet en clôture du festival - une programmation superbe pour un festival plein de découvertes, de moments intenses et de qualité, une réussite toujours aussi louable. D'autant plus louable que les conditions pratiques sont difficiles pour les mélomanes et autres amateurs qui doivent faire plus d'une heure de queue puis d'attente pour acheter leurs billets, au motif qu'il serait trop compliqué de prévoir des réservations... à l'heure d'internet !! Quand le moindre festival a un système de réservation en ligne, nous en sommes à l'ère des cagouilles : et le public des Jeudis, courageux, toujours de bonne humeur (ou presque !!) joue le jeu. Mais, et c'est désolant comme effet secondaire, quand il pleut, l'église est à moitié vide car beaucoup reculent devant la perspective d'une attente d'une heure sous l'eau ! Il faudrait absolument que la CARA prenne en compte le succès, la qualité et la réussite de ce Festival et donne aux organisateurs les moyens de le rendre encore plus attractif pour le public.

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(1) Et pourtant les concerts des jeudis sont à des prix ultra-doux : 12€, ramenés à 10 par le jeu de la fidélité puisqu'on a droit à une place gratuite dès lors qu'on en a acheté 5... soit 3 concerts pour un couple !!

mercredi 29 juillet 2015

L'oeil de Planque : Hans Berger à Aix en Provence

Hans Berger Autoportrait 1967 - Pastel

Le musée d'Aix en Provence propose à ses visiteurs, compris dans le prix de la visite, d'aller visiter le superbe espace muséal installé dans la Chapelle des Pénitents blancs et qui abrite le collection de Jean Planque qui travailla durant de très nombreuses années à la Galerie Beyeler de Bâle. A la faveur de ce travail, Jean Planque rencontra des collectionneurs, des conservateurs et surtout des artistes comme Dubuffet, Giacometti, Picasso et constitua une fort belle collection de peintures qu'il légua à une fondation créée trois ans après la mort de son épouse. La Communauté du Pays d'Aix a signé en 2010 avec la Fondation Jean et Suzanne Planque de Lausanne une convention de dépôt pour 15 ans des œuvres réunies par Jean Planque, afin qu'elles puissent être conservées et présentées de manière permanente, et qui sont exposées dans la Chapelle. Chaque été, le site propose une exposition dans les tribunes qui présente un peintre "découvert" par Planque, et cette année, il s'agit d'Hans Berger. Elle dure jusqu'au 6 septembre 2015.


Jean Planque recontra Hans Berger en 1957, à l'occasion d'une exposition organisée pour ce dernier par la galerie Beyeler pour laquelle il travaillait depuis peu. Planque avait 47 ans et le peintre en avait 75. Leur rencontre fut immédiatement chaleureuse : leurs idées sur l'art concordaient et Berger était de ces artistes que Planque affectionnait particulièrement : humble et élégant, solitaire, travailleurs et méditatif et surtout, entièrement voué à son oeuvre.

Johannes, père de l'artiste - 1911-1913 - Collection privée, Suisse

Né en 1882 à Bienne (frontière linguistique entre la Suisse romande et la Suisse allemande) dans une famille modeste puisque son père était horloger, Hans Berger  déménage en 1896 avec ses parents à Genève, où il fait ses études au collège en français. Puis il rentre comme apprenti dans un bureau d'architecte. A partir de 1902, il continue ses études d'architecte à Paris mais rapidement, malgré son manque de formation académique il décide de se consacrer à la peinture. Il séjourne en Bretagne, en Provence, dans les Alpilles, en Camargue puis s'isole en Savoie pour y peindre des paysages. Sa première exposition à Genève, en 1911; lui vaut de sévères critiques de la presse locale. Il se marie en 1914 et s'installe dans la campagne genevoise. 

La (modeste) maison construite par Berger à Aire-la-Ville

C'est là, à Aire-la-Ville, qu'il construit sa maison dont, quoi de plus normal, il conçoit lui-même les plans. Il finit par asseoir sa réputation d'artiste de premier plan, du moins en Suisse. Durant la deuxième guerre mondiale, très affecté par le conflit, il peint peu et ses toiles sont sombres. Après la guerre, sa carrière reprend, même s'il s'essaie alors à pratiquer l'architecture, en particulier en restaurant un bâtiment pour une amie. En 1967-68 une grande exposition rétrospective lui est consacrée à Berne, et il meurt à Aire-la-Ville, fort âgé, en 1977.

Composition 1909 - Hoirie Charles Aeschimann

Pins et collines 1910 - Collection privée
Entre 1908 et 1911, Hans Berger a ramené de ses voyages en France des toiles dans lesquelles on a souvent décelé des influences : ici, Gauguin, Van Gogh, là Matisse ou Cézanne. Mais le développement de son art est tel qu'aucun de ses emprunts n'entrave sa personnalité.
Si, en l'occurence, ces Pins et Collines de Provence peuvent faire penser à l'art de certains expressionnistes allemands, il faut rappeler que ces paysages, aux jaillissements de couleur brute, sont antérieurs aux groupes d'avant-garde, notamment à celui du Blaue Reiter munichois, auquel il pourrait faire penser.

Cézanne à l'ouvrage - Aquarelle

Pré et amandiers - 1910

Le Paysan - 1922 - Kunstmuseum Solothurn, Dübi-Müller-Stiftung
Hans Berger n'a jamais oublié son enfance à la campagne dans la région pauvre et alors inondée du Seeland. Il en a gardé une vive affection pour la vie de la ferme, ses activités, ses occupants. Ici, le peintre campe un paysan genevois, fier de son état, en exaltant sa silhouette massive et tranquille sur le fond sombre d'une porte de grange. Une gamme resserrée de gris, d'infimes traces de jaune ici et là, la composition est simple et rigoureuse, le corps plein de force et prêt à l'effort.


Le Baigneur, Collection privée Suisse (prêté au musée d'Aix). Lors d'une de ses nombreuses visite à l'atelier d'Aire-la-Ville, Jean Planque avait repéré cette toile, peinte en 1955. En 1963 il écrit au peintre, à son sujet "Je vois ce tout beau tableau sur le chevalet. Vous savez "celui" qui retire sa chemise sur son bâteau attaché à une des rives du Rhône, ce tableau recousu, rajouté, ce tabealu à sa "dimension" exacte. Ni trop grand, ni trop petit. Et bien généreusement peint, largement. Ce beau paysage gris vert clair. Et cette eau du Rhône mêlée à celle d'Arve. Un peu trouble. N'est-ce pas vrai ? C'est bien ainsi, hein !!". Et il ajoute en marge "Vous savez, je le pense, c'est un "tout" grand tableau". C'est la petite fille de l'artiste qui a déposé cette toile et le dessin prépartoire à la fondation Jean et Suzanne Planque.

Baigneurs, dessin préparatoire 1954-55 - Collection privée Genève

Planque regrettait vivement de ne pouvoir posséder un tableau du début de la carrière de l'artiste, et à l'occasion de l'exposition de Berne en 1967, il négocia directement avec l'artiste l'achat de Du vert (1965). Cette toile faite d'une vibration chromatique établie sur un seul ton, évoque la fraîcheur d'une grotte végétale. C'est en fait le jardin de l'artiste où les deux hommes aimaient à se retrouver pour bavarder. La touche est libre, rapide, nette évoquant la palpitation de la lumière sous la chaleur d'un jour d'été.

Les pastels - 1966 - Collection privée, Suisse

samedi 25 juillet 2015

La logique de la tomate


Réflexion de saison : il faut dire qu'Alter a fait fort cette année. En tant que digne néo-retraité, il s'est mis corps et âme (oui, j'insiste, âme : il leur parle à "ses" tomates, et plus encore à "ses" olives qu'il soigne avec une attention jalouse, car il escompte cette année une "production" d'huile hors norme !) au jardinage. Modeste, certes, bien qu'il m'ait planté une citrouille genre terroriste, qui envahit tout et me promet une récolte qu'il va falloir que j'écoule sur le marché de Meschers ... surtout centrée sur la plantation phare de l'été : la tomate.


Et, soins méticuleux aidant, les plants, dressés contre un mur plein sud qui leur renvoie toute la chaleur du soleil à la puissance deux, "ses" tomates donnent tellement qu'on en est déjà à la phase "congélation". Cela provoque, chaque matin, des séances de pelage, épépinage, découpage, mijotage et tutti quanti ... intensives et, même si on essaie de varier les usages, cela tourne autour du velouté, froid ou chaud, des soupes diverses à base de tomate, toujours, des minestrones, salades, tartes, ratatouilles, des sauces ou gaspachos... j'en passe et de plus succulents.


Or ce matin, où l'exercice fut assez long pour favoriser l'introspection durant ces tâches un tantinet répétitives, il m'est venu à l'idée que finalement, la logique de la tomate, c'est un peu la logique de la vie. On part de graines (merci Madeleine !!! c'est elle qui élève nos plants) qu'on dorlote avec une tendresse particulière et qu'on chouchoute jusqu'à leur mise en terre. Et là, on commence à les arroser, avec ferveur et intensité, on les abreuve, on les souhaite grosses, rondes, épanouies, riches en sucs divers et parfumés. Et quand, enfin, elles sont belles et mûres à point, on les cueille d'une main sûre et rapide : clac, au panier. Dès lors, on n'a plus qu'un objectif : les faire réduire. Toute cette eau généreusement dispensée pour les rendre appétissantes et girondes, on la fait s'évaporer de façon à n'en conserver que les saveurs les plus pures. Se donner tant de mal dans un sens pour finir par s'appliquer à faire exactement l'inverse, voilà ce que j'appelle "la logique de la tomate".


Ainsi va la vie ! Nous avons aussi arrosé les nôtres (de vie) de mille occupations "importantes", incontournables, chronophages, couru après les heures, accumulé les impératifs, vibrionné jusqu'à l'épuisement, persuadés que nous étions que tout cela était de première urgence. Nous avons rempli, entassé, amassé, jalousement, frénétiquement, et surtout avec le sentiment profond que nous devions agir ainsi. Un devoir sacré, qui nous rendait "vivants". Et nous voilà, quelques mûrissements plus tard, encombrés et marris : il faut "devenir" sages et apprendre à élaguer, relativiser, ne conserver de nos outrances et de nos ferveurs que le plus important. Réduire, à petit feu, dompter d'abord, soumettre nos espoirs et nos attentes, pour les rabattre ensuite, doucement pour commencer, et plus drastiquement ensuite. Il nous faut ordonner, trier, jeter beaucoup de nos envolées adolescentes et de nos ambitions adultes, pour en revenir à l'essentiel. Cela s'installe sans crier gare et cela s'appelle, selon les cas et les circonstances, la circonspection, la tempérance, la prudence ou simplement la retenue. Plus de révoltes, ou maîtrisées, plus de colère ou positivées, nous devenons plus calmes, plus philosophes, modérés en un mot. C'est un apprentissage, un chemin vers l'essentiel auquel la vie et ses avatars mortifiants nous contraint quoi qu'on die ! Et je ne vous parle des réductions ultimes, celles dont nous constatons, angoissés, les effets sur les personnes que le grand âge plie et soumet. En gros, me disais-je ce matin en touillant ma ratatouille et en goûtant mon minestrone, la vie, c'est la logique de la tomate. Et qui sait si la visite, hier soir, à un "monsieur" qui fut grand (et qui l'est encore), pugnace, exalté et chargé d'idées à défendre, et qui, sans perdre rien de sa force de caractère, s'extasiait avec une candeur émouvante sur la beauté de "ses" roses, ne m'a pas convaincue encore plus que, finalement, cette logique est belle et source de sérénité.

Il paraît que nous en auront le double l'an prochain : quand le Moulin du Puits salé de Saint Martin de Ré aura pressé "notre récolte" !!

mercredi 22 juillet 2015

Manessier : Du crépuscule au matin clair


Le musée Mendjisky, auquel il faudra que je consacre un billet, accueille jusqu'au 15 octobre une exposition importante, au titre prometteur et qui mérite amplement la visite : Manessier : du crépuscule au matin clair.
Alfred Manessier est né en 1911 à Saint-Ouen dans la Somme. Son grand-père Ovide, pendant que son père était sur le front, avec une grande tendresse et beaucoup de bonhomie, l'initie aux secrets et aux beautés de la nature. Et, tout enfant encore, il éprouve un véritable émerveillement devant les paysages de la Baie de Somme, qui parcourt durant ses vacances. À 14-15 ans, il se lève la nuit pour observer les premières lueurs de l'aube sur le bord de l'eau et les transposer sur la toile. À 16-17 ans, son parrain, le journaliste Émile Buré lui offre un livre sur Rembrandt, déclenchant chez lui une profonde admiration qui lui faisait dire de ce peintre qu'il était "son père en peinture".

1928 - Aube sur le cimetière marin 

Après des études aux Beaux-arts d'Amiens, il est reçu à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris en section architecture. Pourtant, malgré son admiration pour Le Corbusier, la peinture l'attire plus que l'architecture et il se met à l'école des maîtres, Tintoret, Titien, Rubens, Renoir, et surtout Rembrandt, en allant au Louvre faire des copies des grands du passé.  Il dira par exemple : « En faisant la copie de Bethsabée, j'ai compris l'analogie qui peut exister entre Rembrandt et van Gogh, la lumière exprimée était à la fois totale et intérieure. ».

1929 - Le phare de Brighton

Il lit et relit le Libro dell'arte de Cennino Cennini, l'annotant et s'intéressant aux recettes du XIVe siècle de  la préparation de la peinture à l'huile, à l'oeuf ou à la colle. C'est devant La Pourvoyeuse de Chardin qu'il fait la connaissance de Jean Le Moal qui deviendra son ami. Bien que poursuivant sagement ses études d'architecte - c'est ainsi que lors d'un voyage d'études en Hollande, il découvre, dans le bureau d'un architecte des toiles de Mondrian - il continue à peindre et s'initie même à la fresque avec Roger Bissière : il participe au Salon des Indépendants de 1934 et fréquente plusieurs amis peintres. Sa passion pour la peinture devient telle qu'à 26 ans, il refuse de passer l'ultime examen clôturant ses études d'architecture, il vend les biens de son père décédé deux ans auparavant, prend sa mère avec lui et décide d'affronter les risques d'une vie de peintre à Paris.

1938 - Catastrophe

Les années qui suivent sont difficiles pour Alfred : il doit faire son service militaire, déménage est rappelé sous les drapeaux en 39, et enfin, heureusement, rencontre Thérèse, sa future femme dont il sera toujours très proche et très amoureux. C'est l'époque où il élabore des oeuvres surréalistes, obsédé par les cruautés de la Guerre d'Espagne, par la prémonition d'une prochaine catastrophe et baignées d'un effroi latent. Après la démobilisation, il rejoint Thérèse réfugiée chez Roger Bissière à Boissiérettes dans le Lot, et il travaille comme garçon de ferme et bûcheron dans l'exploitation agricole de son ancien professeur. Son fils naît le 3 août 1940, la famille s'installe dans une ferme à Bénauge. C'est sur l'appel de Bazaine, chargé de la section des arts plastiques au sein du groupe Jeune France (1) qu'il rentre dans la capitale pour participer à l'exposition soutenue par Bazaine, Jean Vilar, Jean Desailly, Pierre Schaeffer, Lucien Lautrec... En mai 1941 il retourne à Paris, la peinture et la campagne normande, son art devenant pour lui un moyen de lutter contre le défaitisme, en célébrant une vie simple et paisible. Le surréalisme, au milieu de cette gigantesque conflagration, lui semble futile, d'ailleurs Thérèse n'en apprécie ni les couleurs acides, ni l'esprit trop subversif.  Elle a fait, elle aussi, de la peinture et est une fervente de Bonnard. Même si elle ne s'est jamais engagée dans la peinture de son mari, les discutions entre eux sont vives et, peu à peu, il aspire à "concilier l'inconciliable, c'est à dire les deux cubistes Braque-Picasso et Bonnard"(2), sa lumière et son bonheur de peindre. Ses toiles, dès lors, proposent un nouveau regard sur monde, introduisant dans sa recherche un espace de liberté et une volonté de cohérence. Ses teintes évoluent vers des couleurs plus joyeuses, des rouges chaleureux et des bleus calmes. "L'aube pointe derrière les ténèbres" (3) et c'est comme un vent de fraîcheur qui souffle dès lors que ses œuvres.

1943 - Port au soleil couchant

En mai 1941, il participe à une exposition de jeunes artistes français - avec Tal Coat, Édouard Pignon, Suzanne Roger, Charles Lapicque et bien d'autres - à la galerie Braun, et c'est perçu comme une provocation à la censure nazi qui considère (et interdit) l'art abstrait comme art dégénéré. Deux officiers de la Propagandastaffel viennent au vernissage et repartent, sans dire un mot. Pourtant il ne s'agissait pas à proprement parler d'abstraction et l'expression tradition française permit sans doute de rassurer l'occupant.

1945 - Le Bignon, la nuit

Après la dissolution de Jeune France (1) en mars 1942 par le gouvernement de Vichy, Manessier achète une modeste maison au Bignon où il continue à peindre. Il reçoit la visite de nombreux amis et c'est ainsi que le jeune étudiant à la Sorbonne Camille Bourniquel qui est aussi écrivain, vient visiter l'atelier de Manessier pour lui acheter plusieurs petites toiles. C'est le début d'une longue amitié, et lorsqu'en septembre 1943 Camille annonce qu'il a l'intention de faire une retraite à La Trappe de Soligny, cela intrigue fort Manessier, qui le suit, par curiosité. Les deux amis font, durant ces trois journées monacales, une expérience spirituelle qui aura une grande importance dans l'orientation du peintre. Il dira de sa conversion "Je suis entré dans l'Église pour être libre" (4), et c'est de la conquête de sa liberté intérieure qu'il voulait parler. En deux années - lourdes en événements, les peurs de l'occupation en 1943, l'espoir d'une libération, puis le déchaînement des armes en Normandie en 1944 - il se libère peu à peu de la figuration qui est, pour lui, devenue comme une gêne, voire un obstacle pour dire sa transfiguration spirituelle et, de fait, picturale. Usant des couleurs comme le ferait un musicien des notes ou un poète des mots, il cherche à en faire émerger un accord lui permettant de communiquer avec son spectateur. Il peint l’exact opposé de la violence pour ne pas céder au déesepoir et affirmer sa foi en une certitude de voir vaincues les forces du mal. Malgré l'apparente sérénité de sa vie campagnarde, il cache dans sa cave parisienne l'imprimerie du réseau clandestin "Résistance" et ne doit son salut qu'à l'intervention intrépide et providentielle d'un agent de la Poste qui intercepte une lettre anonyme à la Kommandantur le dénonçant aux allemands.
En 1945, il participe avec ses fidèles amis au Salon de mai organisé par la galerie Maurs et, dès lors, et même si son succès est, au début, fragile, il commence à pouvoir vivre de son art. Dans son livre qu'il consacre à leur amitié, Jean-Pierre Bourdais distingue plusieurs période dans la vie du peintre :

1956 -  Forces nocturnes

- Celle de l'après-guerre, où il commence à réaliser des toiles événementielles (5) dont aucune n'était présente à l'exposition dont ce n'était pas le propos, et de œuvres mystiques, dont l'illustration des Cantiques spirituels de saint Jean de la Croix en 1958.

1964 - Vent du soir sur Tolède

C'est aussi l'époque où il découvre la Provence, dont les lumières exaltent sa palette et délient son dessin, et l'Espagne (découverte en avril 63) dont il célèbre dans ses toiles les saisons lumineuses et austères. C'est enfin la période de ses deux séjours canadiens, dont il ramène des toiles à la lumière moins modulée, où les tons sont plus contrastés et les noirs plus présents. De cette période l'exposition présente surtout des paysages espagnols.


- Les années 70 que l'auteur nomme "les années de passion". Cette décennie, commencée par la série des toiles, aquarelles et lithographies sur le Procès de Burgos (6), est, elle aussi, une décennie engagée (7). Mais c'est aussi l'époque où il peint la série de ses Moissons et, en 1974, La joie champêtre. Une période délicate pour l'artiste qui, suite à la vente par l'Institut Pasteur de l'immeuble qu'il habite à un promoteur, se retrouve mis à la rue. Grâce à un ami avocat, il parvient à obtenir une indemnité mais cela lui vaut de travailler au bruit des démolitions et de se réfugier dans l'aquarelle, n'ayant plus d'atelier pour y monter ses toiles. À cette même période, le décès du maître-verrier pour lequel il travaille, met en péril l'atelier Lorin et, là encore, Manessier se bat pour permettre à l'entreprise de continuer à vivre jusqu'au rachat qui assurera sa pérennité. Il se bat aussi pour la restauration des vitraux de Chartres, menacée lors de leur dépose, en 1975, de se ternir et de perdre leur éclat, suite à de mauvaises manipulations (8). Enfin, en 1976; sa mère âgée de 88 ans, tombe gravement malade et Alfred s'en occupe avec un patience et une attention indéfectibles : il arrête totalement de peindre.

1974 - Rochers au couchant

Après le décès de cette dernière, il reprend le chemin de la Baie de Somme, nostalgique et avide de souvenirs d'enfance, et sous le charme intact de ces paysages apaisants, il reprend ses pinceaux  pour le plaisir d'étudier les variations de la lumière sur le sable, sur la mer, et au milieu des marais picards. Pour lui, c'est le "Temps retrouvé", et il aimait à dire que Proust avait un oeil de peintre.

1981 - Soir sur le port (Le petit Cabellou, Finistère)

- Les années 80 sont, toujours selon J-P. Bourdais, celles de l'apaisement. Il peint ses Passions (9), mais aussi  nombre de paysages, présentés dans cette exposition et qui sont autant de chants fervents à la nature retrouvée. En 1987 et 1988, il partage douloureusement la souffrance des otages du Liban, l'un d'entre eux étant le gendre d'un ancien camarade lors de ses études d'architecture. Il signe des pétitions, bat le pavé de Paris et, en 1987, peint l'Otage, son tableau le plus désespéré. En mai 1988, les otages étant enfin libérés, il peint l'Hymne à la joie, en demi-teintes, car la mort de Michel Seurat, un des quatre otages, vient assombrir l'issue heureuse ce dernier combat du peintre pour l'homme et la fraternité.

Les vitraux d'Abbeville

Les années 80 sont aussi celles de la réalisation, difficile, des vitraux de l'église du Saint Sépulcre d'Abbeville pour lesquels il dut attendre 6 longues années que le financement soit enfin décidé par les pouvoirs publics. L'attente lui est si pénible qu'il développe un zona extrêmement douloureux.

1990-91 Flotille au petit matin 

- Les années 90 enfin, sont celles de la sérénité. Il réalise de paisibles Espaces Marins. Une rétrospective de sa peinture du Grand-Palais en 1992, un nouvel atelier à Clamart, la pose des vitraux d'Abbeville lui apportent joie et douceur. Le 28 juillet 1993, il est victime d'un accident de la route dans le Loiret, et il meurt le 1er août 1993 à l'hôpital d'Orléans la Source.

1992 - Petit port au matin

Le 5 août, ses funérailles ont lieu dans l'église du Saint-Sépulcre d'Abbeville. Il est enterré dans son village natal. Sur son chevalet reste inachevée Notre amie la mort selon Mozart, ultime méditation picturale sur un passage d'une lettre de Mozart à son père.

1983 - La petite source

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Notes
(1) Jeune France est une association, créé sous l’égide du Secrétariat général à la jeunesse du gouvernement de Vichy en décembre 1940, pour faire adhérer les jeunes à la Révolution nationale, à travers une politique culturelle de création et de diffusion. Infiltrée par les gaullistes, elle est dissoute à la demande du gouvernement en mars 1942.

(2) Alfred Manessier, mon ami de Jean-Pierre Bourdais, édition Siloë, 2004 page 27

(3) Alfred Manessier, mon ami de Jean-Pierre Bourdais, édition Siloë, 2004 page 28

(4) Alfred Manessier, mon ami de Jean-Pierre Bourdais, édition Siloë, 2004 page 29

(5) Comme la première, peinte en 1946, Les cloches de Notre-Dame évoquant la Libération de Paris le 25 août 44, ou Requiem pour novembre 56, en hommage au peuple hongrois qui s'était soulevé contre l'oppression soviétique... ou enfin comme Hommage à Martin Luther King, toile commencée le 4 avril 1968, le soir même de l'assassinat du pasteur noir américain, et dont il interrompit le travail peu après pour participer physiquement aux manifestations de mai à Paris.

(6) Encore des oeuvres non présentées à l'exposition et dont le thème était le scandaleux procès qui se déroula en décembre 70 contre 16 nationalistes basques jugés pour un attentat contre un policier espagnol. Le procès était public et la violence de la répression franquiste contre les indépendantistes basques fut révélée au grand jour, au milieu d'invectives et de manifestations de rue où les accusateurs haineux brandissaient des crucifix. Voir l'article de l'Express.

(7) Ainsi Vietnam-Vietnam (1972) qui dénonce les morts, le napalm et les défoliants qui détruisent les forêts et même les embryons humains, Onze septembre 1973, colère d'un démocrate contre le coup d'état meurtrier du Chili, Pour la mère d'un condamné à mort, hommage à la douleur de la mère du jeune insurgé espagnol garrotté en 1975, Tortures, Passions espagnoles ... Il peindra aussi, vers 1978, après sa rencontre avec Dom Elder Camara, 5 grandes favelas pour dénoncer la misère insidieuse et ses prolongements sociaux. En 1980, il peint un Hommage à Mgr Romero, assassiné brutalement alors qu'il célébrait la Messe.

1966 - Lumière matinale

(8) Extrait du livre de Jean-Pierre Bourdais (pages 42 à 44) : La grande verrière de L’Arbre de Jessé située au-dessus du portail royal de Chartres avait été déposée pour restauration par l’administration des Monuments historiques. Le 3 janvier 1975, vaguement inquiet, Alfred est allé voir sur place le résultat de la repose : dépit et indignation ! La verrière avait perdu toute sa richesse, ses points lumineux qui brillaient au soleil tels de petits diamants, l’éclat et l’harmonie de ses coloris ; elle était devenue terne, sans vie réelle, vaguement recouverte d’un léger voile jaunâtre, en quelque sorte passée au papier-calque.
Sous l’impulsion de ses experts, le professeur Grodecki dans le domaine de l’histoire de l’art et de M. Froidevaux dans celui de l’architecture, fière de la découverte d’une nouvelle méthode de protection des vitraux, l’administration avait fait enlever la patine des vitraux, abraser leur face externe et appliquer une pellicule de matière plastique ; pour expérimenter cette découverte, elle n’avait rien trouvé de mieux que de l’appliquer sur un des ensembles les plus prestigieux qui soient et se proposait de traiter tous les autres vitraux de Chartres, puis des grandes cathédrales de France.
De ce jour et pendant deux ans, Alfred a très peu travaillé ; il a consacré son temps à organiser l’ADVF avec Jean Bazaine et à entrer dans la polémique.
Il se trouve qu’une dizaine d’années auparavant, nous nous étions assis tous les deux, Alfred et moi, dans la nef de la cathédrale de Chartres près de l’allée centrale, tournés vers l’ouest. C’était une belle après-midi d’été finissante, le soleil illuminait encore L'Arbre de Jessé. Très longuement nous sommes restés devant cet enchantement coloré et ses projections. Alfred m’a confié dans le détail pourquoi il s’enthousiasmait toujours avec la même ferveur pour la composition de toute la verrière. À cette distance, les vitraux ne pouvaient qu’être « abstraits » et les figures ne pouvaient être discernées. Il m’a célébré les talents de coloristes de ses prédécesseurs du Moyen Âge, l’audace de leurs choix et des passages entre les fenêtres, et aussi la justesse de leur conception qui devenait un hymne coloré. Il imaginait aussi la complicité indispensable entre les maîtres-verriers, les fabricants des verres et les exécutants pour parvenir à une telle perfection. Ce plaidoyer était un signe prémonitoire...
Notre combat autour d’Alfred Manessier et Jean Bazaine a été loyal, mais très sévère. Nous imaginions facilement combien l’administration des Monuments historiques nantie de ses experts, sûre de ses bonnes intentions de protéger les vitraux les plus célèbres de France, consciente de sa suprématie sans partage pouvait se sentir frustrée. À la « certitude » scientifique, nous opposions l’évidence artistique et artisanale.
Vous me permettrez ici de rendre un hommage spécial aux amis qui, en s’opposant à cette fâcheuse initiative, ont affronté avec courage une administration dont ils dépendent sur le plan financier ; je veux parler des maîtres-verriers et des artistes peintres qui ont signé notre pétition. A posteriori, vous ne pouvez imaginer combien une administration prise en défaut peut être virulente ; tous les coups sont permis ; les esprits se sont vite échauffés ; la presse a trop souvent pris parti, Le Figaro en particulier, sur des a priori. Des esprits libres, un « col rouge » de l’administration et André Malraux, contactés par Alfred Manessier et Jean Lescure ont été vite convaincus du bien-fondé de notre démarche et ont obtenu l’arrêt d’une expérience néfaste. En 1979, l’administration a enfin appliqué une méthode douce et efficace que notre association a acceptée. Nous pouvons ajouter qu’elle n’a pas été revancharde, mais la bataille a vraiment été rude !
De notre côté, avec Alfred Manessier, l’ADVF n’a pas triomphé, elle a voulu l’apaisement, mais elle n’oublie pas qu’il reste une victime innocente : L’Arbre de Jessé qui a définitivement perdu sa féerie colorée et risque fort de subir le jaunissement de la matière plastique appliquée à tort. Toujours au nom d’Alfred Manessier et de ses amis, au-delà du retour au calme, nous insistons vigoureusement auprès des futures générations pour qu’elles restent vigilantes ; une restauration des œuvres anciennes, peintures, vitraux notamment, peut être nuisible dès qu’elle manque de modestie.



(9) Sollicité par le fondateur du musée de Dunkerque pour peindre, à l'occasion de la visite de Jean-Paul II aux mineurs polonais du Nord de la France, il envisage une nouvelle Passion de Saint Matthieu, pour la mettre en parallèle avec celle réalisée en 1948. Or Thérèse, sollicitée pour donner son avis, trouva que l'ensemble des couleurs et l'atmosphère lumineuse évoquaient plutôt l'Évangile selon saint Jean. Manessier peignit donc trois autres Passions, en terminant par celle de Saint Matthieu !

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Sources des informations contenues dans ce billet :

Alfred Manessier, mon ami de Jean-Pierre Bourdais, édition Siloë, 2004... un excellent bouquin dont je recommande vivement la lecture et qu'on trouve encore à la boutique du Musée Mendjisky.
Le très complet article de Wikipedia sur l'artiste
Catalogue de l'exposition Manessier, en ligne, gratuitement ! Bravo au musée pour son initiative...


1983 - Aube sur les étangs, hommage à Monet
1983 - Aurore sur les étangs

dimanche 19 juillet 2015

4 otages décapités - L' enlèvement au sérail, Aix en Provence 2015


3 juillet 2015 … Flash spécial : les quatre otages européens ont été exécutés. Sans faire de quartier. On le comprend aux linges sanguinolents que tend le furieux Osmin au pacha horrifié sur la scène du théâtre de l’Archevêché à Aix en Provence, où se déroule la première de l’Enlèvement au Sérail mis en scène par Martin Kušej. A la même heure, en Isère, 400 personnes assistent au dernier hommage rendu à Hervé Cornara, le chef d’entreprise décapité par Yassin Salhi. Ainsi les familles des malheureux qui subissent l’exécution d’un proche diffusée sur Internet, pourront, s'il leur en prend l'envie, se mettre un peu dans l'ambiance visuelle d'une prise d'otage en regardant cet Enlèvement au Sérail tendancieux qui fait le buzz du Festival aixois. Sauf que les têtes des otages apportées à la fin dans des sacs en plastique - dernière image prévue dans la mise en scène initiale de l'autrichien Martin Kušej - ont été, à la demande du directeur du Festival, changées en ...


... pastèques roulant sur le sable, pastèques mûres à souhait que le pacha tranche allègrement, en en faisant jaillir un jus écarlate. D’aucuns ont crié à la censure et Dieu sait que le mot roule joyeusement sous les plumes des journaleux à la moindre suspicion de liberté écorchée. D’autant que le metteur en scène a aussi été prié de supprimer les inscriptions arabes du drapeau noir qui sert de fond à la prise de vidéo des otages ligotés, à genoux autour de Pedrillo enterré dans le sable et dont seule la tête dépasse, entourés de leurs geôliers menaçant de lui couper la tête à grands coups de sabre. Par mesure de sécurité, et pour éviter que les images détournées puissent en être utilisées sur internet hors contexte, aucun filage photo de la production n’a été réalisé. Il m'a d'ailleurs été très difficile de trouver des images pour illustrer cet article.


Que penser de cette mise en scène sulfureuse qui mêle djihadistes enturbannés, vieux fusils (pas kalachnikov tout de même comme le disent de nombreux articles, car on est en 1915) en bandoulière et campement militaire en plein désert ? Après réécriture des dialogues, elle présente l’opéra comme se déroulant dans les années 15-20, au moment où de graves conflits ébranlèrent la Palestine (1). Mozart l’écrivit en 1782 ; Vienne vivait encore dans le souvenir de la terreur qui s’était emparée de la population cent ans plus tôt, quand l’armée turque était aux portes de la ville. Dans le souci de dédramatiser ces peurs et d’affirmer sa foi en l’avenir, portée par les idéaux de cette fin de XVIIIe siècle, le musicien présente des Européens prisonniers d’un Pacha ottoman qui dépasse ses propres haines, sa rancœur, voire même sa jalousie et se comporte avec magnanimité et tolérance. Un vrai humaniste.


Pour éviter la « turquerie », sans doute considérée comme ringarde, le metteur en scène modifie le texte du Singspiel de Mozart en parlant des puits de pétrole, des 70 vierges promises aux martyrs et de haine raciale. Le tout dans une approximation historique dérangeante (1). La réécriture, dans un Singspiel, du synopsis n'a, en soi, rien de choquant. Même s'il est un peu énervant qu'on nous le serve en anglais, assorti de quelques jurons, dans un opéra allemand sous-titré en française. D'ailleurs le texte des parties chantées, écrit par Johann Gottlieb Stephanie, lui, est intact. Et, c'est vrai, ce texte dénonce la folie meurtrière d’Osmin, en particulier quand il énonce dans un air fameux ce qu’il a envie de faire à Pedrillo « D’abord, décapité, puis pendu, puis embroché sur des barreaux brûlants, puis brûlé, puis ligoté, et noyé, pour finir écorché ». Mais justement, le personnage d’Osmin est prévu par le librettiste comme un faire-valoir à la sagesse et à la maîtrise de soi du pacha. Et Kušej s’arroge avec arrogance le droit de changer complètement le sens profond et la morale de l’histoire.


J’ai trouvé, quant à moi, et sans vouloir faire polémique, que cette inversion des valeurs, allant dans le sens des modes et flattant les inquiétudes face à des extrémismes comme l’Histoire en a connu bien d’autres, est une facilité dangereuse et, surtout, affiche un total mépris de ceux qui souffrent de ces troubles : que ce soit ceux dont les familles sont en danger ou les musulmans dont les valeurs n’ont rien à voir avec le terrorisme et qui ne se reconnaissent pas dans ces caricatures. Je suis sortie du spectacle terriblement mal à l’aise et fortement perturbée par ce jeu inconsidéré avec des choses graves et qui nous dépassent, trouvant que la provocation n’avait, en la matière, aucune justification et n’était porteuse d’aucun message clair. Or le flou, fut-il artistique, ne sied pas quand on prétend parler de Daesh. C’est trop grave. Je trouve que c’est une question de respect et que les trublions qui bravent la décence se font, d’abord et surtout, plaisir à bon compte.


Martin Kušej fait un spectacle qu'il prétend édifiant parce qu'il le met aux prises avec l'actualité : et que veut-il démonter quand il rajoute à la fin mozartienne où le bon pacha libère ses prisonniers qui célèbrent en chantant sa tolérance et son humanité, une image choc qui glace le public d'effroi. La musique s'arrête et Osmin revient sur scène en brandissant des chemises ensanglantées qu'il tend avec défi au pacha. Que prétend-il encore quand il fait du même pacha un personnage complexe, manifestement occidentalisé et aux limites de la folie, qui se livre à un étrange rituel sadomasochiste en se roulant sur un lit de roses dont les épines le déchirent, comme les flèches d'un Saint Sébastien de pacotille ? Il ne dénonce rien, ménage les djihadistes dont il fait une peinture soft (au moins jusqu'à la dernière image) et semble plus soucieux de provoquer que de réfléchir.

N'est-il par barbare à souhait Osmin, quand il offre à Blonde, pour lui prouver son amour, le coeur encore palpitant de la bête que ses hommes viennent d'égorger, en lui disant que c'est un morceau de roi... morceau qu'elle finira par dévorer quelques instants plus tard, taraudée par la faim.

Quant à la qualité musicale, je partage l’avis général des critiques qui s’accordent à dire que le ténor qui chante Belmonte, Daniel Behle, domine la distribution. J’ai, quant à moi, peu aimé la voix de Jane Archibald qui interprète Constance. Non qu’elle chante mal, au contraire, mais c’est une question de timbre, et on a en déjà parlé sur le blog de JF, cela ne se raisonne pas ! L'excellent basse Franz-Josef Selig doit renoncer aux ressorts comiques du rôle d'Osmin, qui "s'entendent" dans la musique de Mozart et, cruel et méchant barbu, est obligé de chanter tous ses airs avec le plus grand sérieux. Les autres rôles avaient des voix plutôt agréables mais désavantagées par le plein air. Comme étaient pénalisés les instruments baroques de l’excellent Freiburger Barockorchester, très finement dirigés par l’excellent Jérémie Rohrer, totalement décalé en comparaison avec les brutalités que nous montre la scène ... mais n’offrant que des sons un peu désincarnés, secs et minces, étalés qu’ils étaient dans cette longue fosse à l’air libre de la cour inhospitalière du théâtre de l’Archevêché. Qui est un vrai supplice pour l’acoustique.


Article illustré de quelques rares photos trouvées sur le Net
la plupart sont Patrick Berger/ArtComArt © Pascal Victor
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Note
(1) Mais j’avoue n’avoir pas très bien saisi cette transposition historique car l’affaire est la suivante.
En 1916, une révolte arabe contre l'empire ottoman éclate dans le Hedjaz, dirigée par le chérif de La Mecque. Les troupes ottomanes défendent Médine, terminus du chemin de fer du Hedjaz. L'émir Fayçal, le fils du chérif, prend la tête d'une partie de l'armée chérifienne, accompagné par l'officier de liaison britannique TE Lawrence et poursuit au nord de Médine les actions de guérilla.
Les actions se termineront en 1918 quand, après une dure bataille, les anglais finissent par vaincre les ottomans, et la SDN crée la Palestine sous mandat britannique en 1920, au profit des arabes. On ne voit pas très bien dans ces conditions comment des arabes auraient pris des anglais en otage en 1915 ou 1920 ?? Ce sont donc forcément des turcs qui agissent contre l’ennemi britannique. Le metteur en scène en fait donc des djihadistes, ce qui me semble une sacrée liberté prise avec l’Histoire.


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