jeudi 26 mars 2015

Le goût artistique des négociants de Cognac (3)

Le goût artistique des négociants de Cognac (2)


Au XIXe, à l'époque où se crée le musée et où il se peuple d'oeuvres offertes par les notables du cru, non contents d'offrir des oeuvres correspondant à leur goût pour l'art du Nord de la Renaissance, ces derniers se piquent de faire travailler les artistes locaux. C'est ainsi que les peintres charentais Auguin, Balmette, Germain, Hérisson, Jarraud, Maresté, Péré, Soulard font petit à petit leur entrée dans les collections.


De petits maîtres, ainsi qu'on les appelés ensuite, qui excellaient dans l'art du paysage et dont les toiles évoquent aux bourgeois cognaçais des villégiatures familières : barques au mouillage d'Adolphe Père (Cognac 1873-1926); paisibles bords de Charente, campagne idéalisée aux accents rassurants...


Les achats de ces gens de commerce et de vigne sont aisés pour ces toiles "faciles", qui évoquent un environnement connu et proche, comme cette toile de 1880, «La cale de Cognac après la pluie» d'Henri Germain (Paris, 1842 - Cognac, 1898) ...


ou les arbres du Parc de la ville peints en 1891 avec un réel panache par un bordelais sans doute familier de Cognac, Jean Cabrit (Bordeaux, 1841 - 1907) Huile sur toile, 1892. Des goûts bien classiques, bien "bourgeois" qui permettent sans risque de se piquer d'avoir bon goût et d'apprécier ce que l'on pend à ses murs avant de le léguer au musée !! Ceci dit sans la moindre raillerie, nous n'avons pas affaire à des collectionneurs mais à des négociants soucieux de décorer agréablement leur salle à manger et de prouver à leurs pairs qu'ils apprécient l'art.


D'autres ont recours aux artistes pour portraiturer la famille, leur épouse plus souvent qu'eux-mêmes d'ailleurs. Et les plus fortunés, ont recours pour le faire à des artistes "parisiens", je veux dire par là des peintres reconnus, en vue. Ainsi monsieur Armand Robin-Beauregard qui a commandé à Carolus-Durand (Lille 1838 - Paris 1917) ce mélancolique portrait de son épouse encore jeune...


... et, quelques années plus tard, ses moyens ayant sans doute augmenté, à Benjamin Constant (Paris 1845 - 1902), le portraitiste en vogue en cette fin de siècle. On dit que les portraits par l'artiste se monnayaient fort chers : pensez, il travaillait pour des américains ! Mais il faut bien avouer que Madame Robin-Beauregard est admirablement passée, grâce à lui, à la postérité : il a saisi avec une intuition artistique remarquable, la prestance un peu hautaine du modèle et lui a donné "un chien" qui, sans la trahir, fait oublier son physique assez peu avenant. Les commanditaires furent certainement ravis d'exposer ce portrait en bonne place dans le salon familial.


Un autre, plus inventif ou plus proche des modes parisiennes, n'hésite pas à acheter, à un artiste local certes, mais devenu "parisien" par la reconnaissance de son talent, Alfred Smith (Bordeaux 1853 - Paris 1936) cette Place de la Concorde tout à fait incongrue dans un intérieur charentais mais forcément "tendance" ! Smith qui fut le peintre de Bordeaux le plus adulé du XIXe siècle : et, de fait, cette toile est superbe.


D'autres cognaçais, plus audacieux, donnent carrément dans la mode de l'orientalisme : ce qui vaut au musée cette fort belle toile de Théodore Charles Frère, dit Frère Bey (Paris 1814-1888)...


présentée dans un cadre tout à fait ad hoc et qui dut éblouir les provinciaux qui en apprécièrent tout à loisir l'exotisme et l’originalité : pensez, le désert de Palmyre en Syrie, encadré de motifs arabes : un horizon carrément inhabituel vu des bords de la Charente !!

FIN

lundi 23 mars 2015

Marée dite "du siècle" sur l'Estuaire

Quelques "Avant, Après" ....






Pour une grande marée fêtée très dignement entre amis ...


samedi 21 mars 2015

Le goût artistique des négociants de Cognac (2)





Nous l'avons vu, le musée se distingue par un ensemble remarquable de peintures des Écoles du nord, qui témoigne des liens historiques entre la Charente et les Pays-Bas à la suite de l'exil d'un certain nombre de négociants cognaçais vers les terres plus hospitalières aux gens de la religion réformée. On trouve dans ce fond, constitué grâce aux dons des fondateurs, quelques belles toiles des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, notamment le magnifique «Loth et ses filles» de Jan Massys (ou Matsys) (Anvers 1509-1575). Il est le fils de Quentin Matsys, le frère de Cornelius Matsys, et le père de Quentin Metsys le jeune. 



Le thème de cet épisode biblique un peu scabreux a souvent inspiré les artistes de la fin de la Renaissance. Après la destruction de Sodome et Gomorrhe, et laissant derrière lui son épouse statufiée par le sel, Loth et ses deux filles Loth et ses filles se réfugient dans une caverne. 




L'aînée, s'inquiétant de ne pas trouver d'hommes dans le pays pour s'unir avec eux et assurer leur descendance, enivre son père pour s'accoupler avec lui sans qu'il le sache, et incite sa cadette à faire de même. De ces unions naquirent Moab, le père des Moabites, et Ben-Ammil, le père des Ammonites. 



La touche est claire et très travaillée. Les transparences sont légères et vibrantes et le paysage qui clôt cette scène incestueuse et vaguement impudique est d'une luminosité presqu'italienne. Il s'agit de la ville de Sodome qui brûle tandis que (en bas à gauche) des anges guident Loth et les siens pour les sauver du désastre. On distingue très nettement la silhouette figée de la femme qui vient de se retourner, enfreignant l'ordre divin et punie sans appel.



La toile se décline sur une gamme chromatique de bruns et d'ors, qui mettent fortement en valeur la chair pâle des femmes. Les filles de Loth sont parées de perles, nées de la mer comme Vénus, et dont l'allusion galante est presque la seule évocation érotique du tableau. 



Un autre symbole rappelant la teneur sensuelle de la toile, est bien sûr celui de la pomme, évocation du pêché originel, jointe ici aux raisins qui nous rappellent que pour arriver à leurs fins les jeunes femmes ont enivré leur père. L'une d'elle lui tend d'ailleurs une coupe aux reflets tentateurs.



D'autres toiles du XVI au XVIIIe méritent attention :


Ainsi, ce «Portrait de femme en rouge» attribué à Scipione Pulzonne dit «Il gaetano» (Gaète, avant 1550 - Rome, 1598). Plus connu sous le nom de "il Gaetano", ce disciple de Jacopino del Conte fut actif à Rome de la fin du maniériste de la Contre-Réforme. Il fut aussi influencé par les peintres vénitiens et flamands et par son confrère Sebastiano del Piombo.



Il est surtout connu pour ses portraits, en particulier ceux de la famille Farnèse. À partir de 1570, ses sujets sont de plus en plus religieux, dans un esprit directement lié à la Contre-Réforme et à sa rencontre avec le Jésuite Giuseppe Valeriano. Il appartient à une tendance que la critique nomme "art intemporel" : peinture de scènes sans véritable contexte historique, qui doivent susciter chez les spectateurs des sentiments de la piété, de dévotion et favoriser la méditation religieuse. Un peintre que nous avons découvert très récemment à l'occasion d'une exposition qui lui était consacrée dans sa ville natale, Gaeta.


La collection comporte de nombreuses œuvres du siècle des Lumières, de plus modeste intérêt artistique : natures mortes, paysages et portraits de notables locaux, comme ce très conventionnel portrait de Jean Fé de Ségeville, seigneur de la Font (1715-1790). D'un auteur anonyme, il rappelle que les négociants des Charentes, une petite bourgeoisie terrienne qui était parvenue à se hisser dans l'échelle sociale par le commerce, les charges et les alliances, avaient à cœur d'être, comme les puissants, portraiturés.

À suivre : Le goût artistique des négociants de Cognac (3)

mercredi 18 mars 2015

Hors du compassionnel, point de salut ?


Encore une phrase glanée au détour d'une émission qui m'a heurtée et qui vous vaut, patients lecteurs, un petit coup de plume. C'était les informations et l'on avait invité la présidente de la Ligue contre la violence routière, pour parler du dérapage des chiffres en matière de morts sur la route. Ceux de février 2015 sont en hausse, comme le furent ceux de janvier, et avant eux la tendance globale de 2014. Et nos braves journalistes avaient, du moins pour les deux derniers mois, une explication toute prête : les forces de police, mobilisées à la suite des attentats de janvier, pour des taches plus graves de lutte anti-terrorisme, ne seraient plus assez nombreuses pour surveiller nos routes.
On avait donc invité madame Chantal Perrichon, et cette brave dame tentait d'expliquer combien ces tués sur l'asphalte sont importants, inexcusables, et surtout, insupportables. Allez, à une heure de grande écoute, entre la poire et le fromage et coincée entre deux infos insignifiantes, trouver le ton juste qui va faire mouche. Donc cette dame, pour tenter d'expliquer combien il est atroce de voir débarquer un policier ou un maire qui vient vous annoncer qu'un de vos proches s'est tué sur la route, avait trouvé l'argument-massue : "Voyez, disait-elle, combien nous sommes tous touchés et blessés par ce qui s'est passé en Argentine (1), combien nous avons été affectés par le décès de ces personnes si importantes dans notre imaginaire". Et bien, rajoutait-elle, quand on apprend qu'un fils ou qu'une mère vient de succomber lors d'un accident de la route "la douleur est la même, le ravage est absolument identique".
Et là, pardonnez-lui, le sang de votre Michelaise n'a fait qu'un tour : Quoi ?? Comment ?? nous sommes devenus tellement insensibles, tellement imbibés de faits divers qu'il faille, pour nous expliquer ce qu'est la douleur de perdre un proche, faire référence aux émotions superficielles et factices qu'on ressent à l'énoncé des catastrophes qui émaillent le monde ? Mais où en sommes-nous arrivés, d'être obligés, pour comprendre une émotion intime, d'avoir recours à ceux que provoquent la logique émotionnelle et spectaculaire des grands médias audio-visuels ?


Il faut dire que, non contents d'avoir à subir, en direct si possible, tous les avatars des affaires les plus diverses susceptibles de grattouiller nos glandes lacrymales, nos gouvernants, qui ont saisi qu'ils peuvent nous être sympathiques à peu de frais, en étant au diapason, se sont mis de la partie. Sachant que les grands médias audiovisuels sont friands d’« authenticité émotionnelle », ils aiment user de cette logique compassionnelle en multipliant les déclarations en faveur des victimes les plus diverses. C'est ainsi que, régulièrement, les interventions du chef de l’État dans ce domaine font écho aux émissions télévisuelles qui étalent quotidiennement la « subjectivité souffrante ».
Bien sûr, cette faculté à s'émouvoir de tout, au plus haut point, compense l'égoïsme ambiant qui est devenu norme de vie. Notre individualisme crispé, pour qui l’affirmation et l’épanouissement personnels dans le présent deviennent des finalités essentielles, ne nous pousse guère à l'altruisme, il faut bien l'admettre. Le culte de l’ego, le règne de l’image et de la séduction, cette nouvelle « culture narcissique » caractérisée par l’« invasion de la société par le moi » émoussent singulièrement notre capacité à appréhender l'Autre. Alors, nous donnons dans le sentimentalisme, qui rassure et offre, à bon compte, l'impression d'être humains. Nous nous apitoyons, nous nous attendrissons et, du coup, nous nous sentons quelques instants miséricordieux. Nous noyons notre indifférence quotidienne dans des flots d'images émouvantes, nous nous raccrochons aux symboles, petites bougies vacillantes, manifestations "spontanées", et cela nous déculpabilise de notre individualisme forcené.


Mais de là à ne plus être capable de comprendre les émotions les plus simples, comme la douleur de voir mourir un proche, et qu'il faille, pour nous l'expliquer rapprocher l'émotion ressentie de celle que nous avons eue en voyant un hélicoptère écrasé sur quelques personnalités connues, j'ai éprouvé une vraie tristesse. Le dévoiement d'un des plus beaux mots de la langue française me déprime toujours. La compassion, prônée par Bossuet (2), posée par Condorcet comme "vertu républicaine d'humanité", liée à "la connaissance générale des droits naturels de l'homme" (3) est ravalée par notre époque à une réponse instantanée aux sollicitations fluctuantes et fugaces de l'instant. Mais sa puissance, sous différentes formes médiatisées, amplifiée par l'immédiateté des réactions que permet l'internet, serait-elle devenue telle qu'elle nous tiendrait lieu d'affectivité ? D'autres (4) déplorent, à juste titre, la confusion qu'elle engendre entre émotion et analyse : il serait encore plus grave qu'elle remplace en nous la simple faculté d'éprouver les choses au premier degré... comme certains vont, un jour prochain, préférer voir l'éclipse partielle de soleil sur l'étrange lucarne plutôt que de la regarder "pour de vrai". Le "pour de vrai" fait mal, parfois, alors réfugions-nous dans ces déclinaisons rassurantes de frissons par procuration, managés par un chef de l'État qui orchestre le "partage du chagrin" et tant pis si nous y perdons notre âme. Car après tout, un mort seulement, fut-il notre voisin, c'est tout de même moins impressionnant que 10 en Argentine. Et c'est finalement contre cette mithridatisation des émotions, provoquée par le compassionnel exacerbé qui englue notre entendement, qu'essayait, maladroitement, de lutter cette pauvre Chantal Perrichon !

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(1) Accident d'hélicoptère en Argentine du 10 mars 2015... celui de Serbie, survenu quelques jours plus tard et qui fit 7 mots mais sans avoir "la chance" de compter parmi les victimes quelque célébrité, a fait nettement moins parler de lui. Sauf, bien sûr, par ricochet.
(2) Bossuet "Sur l'impénitence finale"
(3) Condorcet Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (Ed° Alain Pons) Flammarion GF 1988, page 230
(4) L'homme compassionnel de Myriam Revault d'Allones parle bien mieux que moi de ce "déferlement compassionnel auquel notre société est aujourd'hui en proie, [et qui] rassemble tous les symptômes d'une grande confusion".
Images "empruntées" ici

dimanche 15 mars 2015

Les violettes du 15 mars

Dans le jardin de Madeleine, le 6 mars 2015

"Samedi je suis médiatrice de la table "violette" (la fleur), j'ai pensé à toi."
Message "secret" reçu il y a quelques matins : l'expéditeur ? Mandarine, ma fille au grand cœur, romantique en diable, sous ses airs bravaches. Tellement secret que j'ai mis quelques instant à en comprendre la teneur. Qu'avais-je donc à voir avec les violettes, mazette ?? J'étais en train de dévorer ce jour-là le dernier livre de Fred Vargas*, Les temps glaciaires, qui m'avait tenue éveillée une bonne partie de la nuit, et, honte à moi, j'ai d'abord pensé à Violette Retancourt. J'avais souri la veille en lisant le bref rappel de l'auteure, destiné à rappeler à ses fidèles lecteurs la personnalité de cette héroïne atypique, déjà croisée dans nombre de ses livres : "Violette Retancourt, à qui ses parents, par quelque malentendu, avaient donné le nom d'une fleur fragile sans prévoir qu'elle atteindrait la taille d'un mètre quatre-vingt-quatre et la masse musclée de cent dix kilos". Pas très romantique comme image : "Une douzaine de ses hommes s'était groupée à la réception autour du brigadier Gardon, tous dominés par la masse de Retancourt, qui semblait équilibrer la composition de l'ensemble, conférer un axe à cette scène un peu picturale."

Toujours le 6 mars, venant du jardin de Madeleine

J'en étais là de mes supputations, persuadée qu'il n'était certainement pas dans les intentions de ma fille de me comparer à ce mastodonte féminin, quand j'ai fort opportunément repris pied dans mes propres souvenirs : Bon sang, mais c'est bien sûr !! Elle voulait évoquer les violettes du 15 mars ... Très sensible vous l'ai-je dit, ma fille ! Elle réveillait cette anecdote dont, parmi tant d'autres bluettes, nous avions bercée son enfance : le jour de notre mariage, nous avions cueilli, un peu étonnés d'une telle aubaine, un bouquet de violettes. À l'époque, je vous parle d'un temps lointain, des violettes au 15 mars, en Périgord de surcroît, avaient quelque chose de rare, comme une promesse de bonheur éternel, d'effluves bénéfiques et de lendemains ensoleillés. Aujourd'hui, réchauffement climatique aidant, les violettes du 15 mars sont devenues monnaie courante, surtout au bord de l'estuaire où le climat est tout de même plus clément qu'en Périgord. Mais la magie de la protection de ces "herbes de la Trinité" a opéré : nous saluons chaque année, sans faiblir depuis presque 40 ans, l'étonnant mystère, en ces temps incertains, de la survie d'un couple, envers et contre les intempéries de la vie et à contre-courant d'un hédonisme ego-centré.


Mandarine, moins oublieuse que sa Retancourt de maman, évoquait aussi par ce gentil clin d’œil une autre anecdote qui me vaut, régulièrement quelques cadeaux embarrassants. De mon enfance, en des temps où les papas n'avaient qu'un rôle très limité dans l'éducation des petites filles, je n'ai gardé que quelques échos de gestes ou d'attentions d'un père très aimant, mais fort peu interventionniste. Des souvenirs d'autorité, oui : il considérait, à raison d'ailleurs, que c'était son rôle. Mais des délicatesses, moins. Leur mémoire n'en est que plus précieuse. C'est ainsi qu'un jour, revenant de Toulouse, il m'avait rapporté des violettes confites. Du coup, forcément, j'aime bien le goût de ces petites fleurs. Cela me vaut, je le disais, d'avoir à faire face vaillamment à des pastilles parfumées, des pétales cristallisés dans le sucre ou des liqueurs fleuries. Et comme tout mon entourage tord le nez sur ces produits très aromatisés, je dois tout manger et tout boire, et consommer avec des mines de chatte ces douceurs exotiques ! Qui me valent bien sûr, l'inévitable sourire d'Alter qui affirme à qui veut l'entendre que j'ai "des goûts pervers".

Dédié à Alter bien sûr
mais aussi à Mandarine ... et à Koka
qui ont souvent été associées à  nos anniversaires de mariage !

jeudi 12 mars 2015

De l'insulte comme un des beaux arts.


C'est la fin de ma journée de cours, je rejoins ma petite auto sur le parking boueux du lycée, une espèce de bourbier calcaire où tout essai de porter des escarpins se solde par une foulure de cheville. Devant moi des jeunes sautent, et crient, très excités. L'un d'entre eux tient à la main ce petit jeu bien démodé auquel nous jouions étant gosses : une cocotte à laquelle on fait faire quelques révérences avant de proposer au choix d'un tiers son intérieur, et d'ouvrir, d'un air mystérieux, le volet correspondant. Apparaît alors un message qui peut être d'inspiration diverse : citation, gage, récompense, pensée profonde, plaisanterie, bref, votre cocotte est ce que vous décidez d'en faire.

Il existe même des cocottes de ramadan !!

Je me dis "tiens, ils sont mignons ces galapiats, de jouer ainsi à des jeux de mômes". Celui qui tient la cocotte bondit, gambade et s'amuse follement. Il crie à un copain "tu veux jouer, dis, tu veux jouer ?". L'autre propose un chiffre, le détenteur de la cocotte fait galoper sa petite pyramide, s'arrête, ouvre la couleur choisie par le premier et se met à hurler "Enc... tu as trop d'chance, oh quel enc...". Et voilà, Michelaise  qui retombe brutalement sur terre. Scotchée derrière son volant, votre servante prend un air hagard et se répète au moins trois ou quatre fois "Mais pourquoi enc... ? Pour quelle raison le traite-t-il d'enc...". Perplexe et déçue de voir l'enfance se dissoudre dans l'adolescence, avec ce qu'elle a de plus bravache et inutilement provocatrice, Michelaise démarre et regagne ses pénates en écoutant France Inter.


Sur la route du retour, elle laisse en bruit de fond l'émission assez drôle de Charline Vanhoenacker et Guillaume Meurice, Si tu écoutes, j'annule tout. L'invité du jour est Babouse, le dessinateur de L'Humanité qui collabore aussi à Charlie Hebdo. Et là, c'est un festival d'enc..., de b... dans l'c..., j'en passe et de plus illustrées. Au point qu'un des journalistes finit par demander à l'invité s'il est toujours aussi scatologique dans ses propos (ses dessins sont pourtant plutôt softs !). Michelaise, qui en a son comptant pour la journée d'images salaces teintées de relents injurieux, éteint la radio et se promet d'en faire un billet. Pour tenter d'éclaircir ce qui nous vaut cet étalage de termes crus et, finalement, presque violents.
La voici donc sur son moteur de recherche préféré, cherchant sur la toile quelques informations sur cette tendance fort bien portée dans les cours de lycée. Et voilà que le premier site sur lequel elle tombe lui propose le livre d'un agrégé de lettres, Gros mots, petit dictionnaire des noms d'oiseaux. Gilles Guilleron y propose 300 gros mots, injures et autres goujateries pour parsemer vos colères de touches originales et insulter votre prochain dignement ! Ou au moins, en sachant ce que signifie ce que vous avancez ! On y apprend ceci :

Et, quitte à se cultiver, Michelaise qui est originaire du Sud-Ouest où l'on use et abuse d'un terme que le savant magister propose de traduire en langage soutenu par "essai de la nature", en profite pour se documenter plus avant !


Il faut vous dire que Michelaise a une prédilection pour les injures en registre soutenu, avec leur petit air désuet et leur sens parfois à la limite du compréhensible. Elle préfère traiter ceux qu'elle veut assaisonner de fesse-Mathieu, blanc-bec et autre coquin, faquin, gredin, polisson, pleutre, bellâtre - super celui-là, avec son â - infâme ou scélérat ! Quand elle est gentille, elle vous qualifie de galopin, de zazou, de croque-lardon, ou, pourquoi pas, de fat ! Finalement, cela a tout de même plus de saveur qu'enc... qu'on trouve à toutes les sauces et parfois hors de propos.
Accompagné de "de ta race", éventuellement précédé de "p..." pour donner "p... d'enc... de ta race maudite", il frise l'apostrophe raciale et peut vous valoir la prison. La 17e chambre du Tribunal correctionnel de Paris eut à en juger en 2005 et, décidant que l'injure n'était pas raciste intrinsèquement, relaxa le prévenu. Ce qui est amusant, ce sont ses attendus ! Elle releva d'abord le caractère commun de l'expression : « assez largement répandue dans certains milieux, notamment chez beaucoup de jeunes gens, quels que soient leur « origine » ou leur sentiment d'appartenance ». Puis se livra à son analyse sémantique : « Exprimant généralement un violent dépit mêlé d'une incoercible colère, elle est indifféremment utilisée sous forme d'interjection — la présence d'un tiers n'est pas indispensable — ou d'insulte particulièrement blessante, l'origine du tiers victime n'étant alors nullement déterminante. […] Comme d'autres insultes de la même veine, désormais devenues courantes — sinon communes — telles que « ta race », « fils de ta race », « putain de ta race », « je sodomise ta race », « va niquer ta race », « la putain de sa/ta race », « j'ai niqué ton chien », l'expression poursuivie ne stigmatise pas l'origine particulière ou identitaire réelle ou supposée de l'autre en le renvoyant à la race imaginaire de tous ceux que le locuteur entend, à cet instant, distinguer de lui. […] En renvoyant son interlocuteur à une race — mot à très forte charge émotionnelle et unanimement proscrit — non autrement qualifiée, ni précisée, le propos se veut performatif, faisant naître sur l'instant la race métaphorique et indistincte des gêneurs et des fâcheux à maudire. ». Pas de doute les juges se sont sacrément documenté, et se sont donné beaucoup de mal pour comprendre l'apostrophe. Le tribunal finit par une analyse contextuelle, faisant observer que « les propos comprenant « ta race » sont fréquemment utilisés entre personnes de même origine, que ce soit dans le « spectacle de rue » ou dans les œuvres de fiction ».


On le sait, quoiqu'injurieux, le terme est (presque) passé dans le langage courant.  Les jeunes, qui en usent et en abusent, l'utilisent comme un jeu oratoire, une sorte de mise en scène, une joute entre copains. C'est un code de reconnaissance plus qu'une véritable insulte. Le ludique est plus important que le dessein de nuire ou de blesser. Il n'empêche que, malgré toutes ces arguties et autres façon de couper les cheveux en quatre, Michelaise reste fidèle à elle-même et trouve beaucoup plus drôle, car finalement moins banal, de maugréer "vieille baderne, tête de pioche, babouin ou ... plus simplement "analphabète" quand elle est aux prises avec l'aridité des rapports humains.

lundi 9 mars 2015

Le goût artistique des négociants de Cognac (1)


C'était en décembre et le musée de Cognac, très actif en matière d'animations culturelles avait organisé à l'intérieur des collections  un circuit se proposant d'analyser les goûts des notables locaux et les critères ayant présidé à leurs choix artistiques. Ici, les notables étaient (et sont toujours !), on s'en doute, des négociants.

La seconde moitié du 19e siècle est marquée par une évolution des mœurs de la société qui manifeste un intérêt croissant pour l’art et les sciences. À Cognac, une poignée d’érudits et d’amateurs éclairés constituent des collections particulières. Ce sont quelques uns d'entre eux, fédérés par Emile Pellisson qui décident en 1890 de fonder la société des amis des arts. Le 15 décembre de cette même année, le projet de création d’un musée des Beaux-Arts est validé par le Conseil municipal, afin d'y recevoir des dons d’objets d’art de l’État ou de particuliers. La Société des Amis des Arts est officiellement reconnue par un arrêté préfectoral en février 1891, et ses membres font don d’œuvres issues de leurs collections privées. 

C'est ainsi que le premier musée municipal vit le jour en 1892, et Pellisson en est, logiquement, le premier conservateur. Au début, il est surtout constitué par un remarquable ensemble de peintures et de dessins des écoles française, allemande, flamande, hollandaise et italienne du 16e au 18e siècle donné par Émile Pellisson lui-même. Puis le fond du musée s’accroît rapidement de dons d'autres mécènes locaux et de dépôts de l’État. Ce premier musée est installé dans l’ancien couvent des Récollets devenu hôtel de ville à la suite de la Révolution de 1789. La première exposition de la Société des Amis des Arts est présentée au public du 3 juin au 14 juillet 1892. Ouverte tous les jours de midi à 5 heures, elle présente déjà 300 œuvres et connait un énorme succès si l’on s’en réfère aux pages des quotidiens de l’époque. 
En 1898 les salles du Couvent des Récollets étant attribuées à d’autres services municipaux. Alexandre, le fils d’Émile Pellisson offre un local provisoire aux collections au sein de son entreprise, au 17 boulevard de la Gare. Les conditions de conservation et d’exposition font alors polémiques, pourtant, l’ouverture au public est maintenue, la municipalité engage un gardien et les collections continuent à s’enrichir. Un tout premier catalogue est édité en 1913. 
Puis, en 1920 le musée s’installe dans les locaux de l’Hôtel de Ville, une nouvelle mesure provisoire qui durera jusqu’en 1925, année de l’emménagement dans l’ancien hôtel particulier Dupuy d’Angeac, acquis dans ce but en 1921 par la municipalité. C'est à cette époque que la direction du musée est confiée à René Hérisson, artiste peintre local. 1000 visiteurs se bousculent à l’ouverture du nouveau musée le dimanche 25 septembre 1925, et son aménagement est décrit en termes élogieux par la presse. En 1954, l’inspection Générale de la Direction des Musées incite la ville à recruter un conservateur professionnel : ce sera Pauline Reverchon. « Sélectionnée par un concours sur titre, je suis venue me présenter. J’ai découvert à cette occasion l’élégant bâtiment néoclassique de l’hôtel Dupuy d’Angeac qui m’a enchantée, en dépit de l’état déplorable de la décoration intérieure. La richesse de la collection de peintures m’a éblouie, malgré son curieux accrochage par ordre alphabétique de noms d’artistes ! Ayant eu la chance d’être nommée, j’ai pris mes fonctions en mars 1955» écrit madame Reverchon, dont le nom est, aujourd'hui encore, indissociable du musée dont elle en restera l’emblématique conservatrice jusqu’en 1989. 


L'histoire du musée est donc, tout à fait naturellement liée aux inclinations de ceux qui l'ont créé. C'est pour mieux comprendre l'état d'esprit de ces "mécènes" que le musée d’Art et d’Histoire de Cognac a décidé de lever le voile sur les goûts des négociants, leurs penchants en matière de peinture d'arts décoratifs. La visite commençait par une observation de la demeure : faire construire et résider dans un hôtel particulier tel que l’hôtel Dupuy d’Angeac révèle une volonté d’affirmation de richesse, de culture et donc, de puissance. D'un style très particulier : celui qui règne encore de nos jours sur l'élite cognaçaise : aisance sans ostentation, distinction sans gloriole et raffinement plein de retenue.

Jean Dupuy D'Angeac, député de Cognac sous la Restauration

Le château ou logement patronal fut édifié en 1824 pour Jean Dupuy d'Angeac, ancien avocat qui s'était lancé dans le négoce, depuis 1795 après une alliance avec la famille de la maison Otard. Les artisans de la construction furent Demenieux, maître-maçon à Cognac, Morice, maître-charpentier à Saintes, Bernard, maître-menuisier à Saintes et Héron, maître-serrurier à Orléans (plaque maçonnée sur le mur de façade). Plus tard, en 1880, la famille continua à s'enrichir en créant sa propre distillerie, et acquit un domaine à Brives sur Charente, où elle est resta jusqu'en 1963, date de la vente des 187 ha en 1963 à la maison Godet de La Rochelle, qui l'a elle-même cédé à une famille alsacienne, sous le nom de SARL du Domaine de Brives. C'est sans doute dans l'optique d'une installation plus pérenne sur le domaine de Brives que la famille vendit son hôtel particulier de Cognac en 1921.


Mais revenons à ce monument, classé en 1943. De style farouchement néo-classique, à la limite de l'austérité, la demeure est parfaitement symétrique et résolument sobre. Si elle n'était agrémentée par les deux portiques en plein cintre ménageant un passage vers le parc, elle serait presque banale. 




Le corps principal allongé, à un seul étage, est discrètement orné en son milieu d'un corps central en légère saillie : la fenêtre du premier étage, surmontée d'un fronton triangulaire sans le moindre ornement, est encadrée de pilastres cannelés eux-mêmes très dépouillés. Les chapiteaux ioniques, très simples, affirment un goût classicisant plein de réserve. La seule concession à une quelconque ornementation réside dans les 4 colonnes de marbre rose, aux fûts élégants et élancés, qui soutiennent l'architrave et le balcon et encadrent une porte vaste mais pas démesurée.



Très en retrait par rapport à la rue, le bâtiment se dresse au fond d'une cour assez sobre, encadrée de part et d'autre par des communs, bas mais élégants et qui donnent une réelle ampleur, voire une certaine majesté à l'ensemble.
Ce qui est remarquable ici la sobriété : pas d'ornements superflus, pas d’exhibition ostentatoire de richesse, mais au contraire une volonté affichée de "bon goût", d'élégance et un classicisme de bon aloi. On est riche, on le montre, mais avec retenue et sans parader inutilement. Les bâtiments utilitaires ne sont pas dissimulés, au contraire, on sait qu'ils sont à l'origine de l'aisance du propriétaire. Il y a dans cette demeure fin XIXe une inspiration paladienne évidente, du Palladio architecte de contextes agricoles avant que d'être des demeures d'agrément. Certainement l'hôtel particulier le plus "distingué" de Cognac.


À suivre :  Le goût artistique des négociants de Cognac (2)
Le goût artistique des négociants de Cognac (3)





vendredi 6 mars 2015

Les enfants gâtés de la Génération 68

"La nouvelle génération est épouvantable. J'aimerais tellement en faire partie !" Oscar Wilde

Alors qu'on ne cesse de parler d'égalité et de fraternité, la tendance est, plus que jamais et avec une once évidente d'intolérance, à créer des cases et des compartiments bien étanches dans lesquels on classe tout un chacun. Après les âges, premier, troisième, quatrième voire plus, si affinités, nous sommes dans la mouvance des générations. La plus ancienne, dont on ne parle plus guère car elle est en EHPAD, ce sont ceux qui sont nés dans les années 1925-1942. Ils ont reçu de la part des sociologues le nom de "génération silencieuse", et leur devise, si tant est qu'on puisse l'appeler ainsi car finalement ils ont subi cet état de faits, était "loyauté et sens du devoir" (1)
Vous avez forcément entendu citer, voire déplorer, les fameuses générations X, Y ou Z. (2) Et l'avant X, cette dernière étant aussi connue sous le nom génération Baby Bust, en raison du faible taux de natalité par comparaison à la période précédente, il avait donc la génération Baby-boom. Vous savez, les 79 millions de bébés nés entre 1943 et 1959. (3)


La Seconde Guerre mondiale est en train de se terminer par une victoire totale des Alliés, notamment le Canada, les États-Unis, la France et le Royaume-Uni. C'est pourquoi le baby-boom, particulièrement fort en Amérique du Nord et en Australie, a aussi concerné l’Europe de l’Ouest et du Nord. En France, alors que l’indicateur conjoncturel de fécondité était de l’ordre de 2,1 enfants par femme à la veille de la guerre, il a culminé à 3 de 1946 à 1949 et s’est maintenu au-dessus de 2,6 de 1946 à 1967. En Europe, le baby-boom a présenté deux pointes, l’une à la fin des années quarante et l’autre dans la première moitié des années soixante. La première a eu pour origine la récupération des naissances empêchées par la guerre. La seconde est provenue de la précocité croissante des mariages et donc de la remontée de la fécondité des jeunes femmes.(4)


Bon, fort de toute cette marmaille, le monde occidental et, c'est surtout d'elle que je veux parler, la France les a élevés au mieux, éduqués dans une ambiance ambivalente de renaissance d'après-guerre, de reconstruction, de développement économique allègre et "glorieux" tout en lui imposant, dans son enfance, les valeurs anciennes de respect de l'autorité, des structures hiérarchiques et d'une vie centrée sur le travail et de valorisation sociale liée à la carrière. Bien mieux formée que ses aînés, ces jeunes qui avaient une vingtaine d'années en 1968, ont eu beaucoup de chance. Après une enfance épargnée par la guerre, ils arrivaient sur le marché du travail à un moment où le problème des entreprises était de trouver de la main-d'oeuvre plutôt que de s'en séparer. Et ils n'avaient pas la moindre envie de se couler dans le moule "travail, famille, patrie" que leur suggéraient leurs aînés. Pourtant, ceux qui avaient une formation un peu plus longue que la moyenne pouvaient bénéficier d'un généreux ascenseur social. Ils en profitèrent, largement d'ailleurs, mais pas avant d'avoir jeté leur gourme. Et avec panache : barricades, révolution, émeutes et grèves en tous genres les ont mobilisés plus qu'aucune autre génération d'avant ou d'après !


C'est que l'enjeu était de taille : sur fond d'apologie, bien normale, de la Résistance, de survivance des vertus familiales et sociales et de relents mal digérés de Guerre d'Algérie, cette génération est aussi celle de la Guerre Froide et de son inévitable dichotomisation de la pensée politique, entre Est et Ouest, entre bien et mal. Il fallait à ces jeunes, nés une petite cuillère dans la bouche, se tailler une part du lion et ils le firent en défendant des idéologies parfois confuses et toujours contestatrices, tout en revenant bien vite aux valeurs de papa que, finalement, ils n'avaient raillées que pour mieux les épouser. Avec quelques effets secondaires qui marquèrent durablement les générations suivantes.
Oh certes, le communisme utopique qui a inspiré la génération 68 peut sembler très éloigné de l’esprit gestionnaire d’une gauche convertie au réalisme économique et à la frénésie comptable, mais finalement l'orthodoxie libérale qui gouverne le monde depuis quelques lustres est la conséquence logique de cette flambée qui fit long feu. Elle prône finalement le désintérêt délétère pour la chose publique, au motif qu'on ne peut rien en attendre de bon.
Rappelons-nous ces années 68 où, temps béni, il n'existait plus de mendiants dans les villes et où les marginaux étaient quasiment invisibles, à l'exception des jeunes communautés qui, de-ci, delà, tentèrent pendant quelques années de s'offrir en modèle chimérique à ceux qui étaient bien vite rentrés dans le rang. Car à peine rangés les pavés et essuyées les dernières larmes des lacrymogènes, nos jeunes révolutionnaires ont bien vite rattrapé le temps perdu pour mettre cette belle société florissante d'après-guerre en coupe réglée. Il fallait faire vite car la crise de 1973 approchait à grand pas et la fin des Trente Glorieuses pointait le bout de son nez.


Oh certes, mai 68 fut l'époque de la grève générale la plus puissante du XXe siècle (de 7 à 10 millions de grévistes), et, pourtant, ce fut également, pour une majorité de Français, un grand moment de desserrement social. Les accords de Grenelle, avec l'augmentation du Smic, ont beaucoup plus marqué les salariés que les nuits agitées du VIe arrondissement. Car, loin des slogans de sorbonnards, ce fut dans tout le pays un moment de prise de parole. Une pause collective joyeuse et étourdie dans un pays en pleine modernisation qui n'avait pas dételé une seconde de la reconstruction à la croissance des années 60. Cette bouffée d'air ne sera pas oubliée: ce fut le point de départ d'un syndicalisme nouveau, d'un souci de soi plus attentionné et de la démocratisation des loisirs.
Et pourtant, c'est vraiment de cette époque que date la "fracture sociale" car ce peuple idéalisé est devenu au mieux un objet d'oubli et d'indifférence, voire, parfois un objet de détestation, une épine obsédante qui ne cesse de s'exprimer. Ainsi du retournement du terme "populisme" pour stigmatiser le comportement des masses, votant de plus en plus mal à mesure qu'elles étaient abandonnées à leur sort. Ce fut aussi la naissance d'un racisme anti-pauvres se moquant de ces êtres moches et abrutis, habillés prolo-concierge-bobonne, largués par la technologie et la modernité et trop bêtes et trop méchants pour inspirer la moindre compassion. Racisme dont les intellectuels de la soixantaine, écrivains, cinéastes, penseurs sont les plus ardents porte-drapeaux car le pauvre irrécupérable, que voulez-vous, ça fait peur, surtout quand on aborde, bon pied, bon œil, le troisième âge !!

Photo de Cartier-Bresson 

Au printemps 1968, nos jeunes écervelés avaient aussi à coeur de revendique et de vivre des plaisirs auxquels les aînés n’avaient jamais eu droit, puisqu'avant 68 l’inhibition sexuelle dominait les comportements. On a un peu oublié que la contestation étudiante avait commencé à l’automne 1967, par la remise en cause des règlements intérieurs des résidences universitaires, c’est-à-dire la ségrégation des garçons et des filles. (5)
Quand la loi Neuwirth légalisa la contraception en 1967, ce fut de manière très limitative, pour les familles nombreuses, mais surtout pas pour permettre aux jeunes gens de faire l’amour en dehors des liens du mariage. Pour ces derniers qui, dans les universités, se nourrissaient de philosophie critique, la misère sexuelle que leur imposait la société procédait d'une domination politique patriarcale. Il fallait en finir et s'il est une victoire et un confort que cette génération gagna sur toutes celles qui l'avaient précédées dans l'histoire de l'humanité, c'est bien le droit au plaisir et à la dissociation volontaire entre sexualité et procréation. Les baby-boomeuses furent les premières femmes de l'histoire à ne plus trembler de tomber enceintes chaque fois qu'elles faisaient l'amour. Et leurs partenaires en tirèrent de nombreux avantages !!
Et pourtant, même si les adversaires du « mariage pour tous » ont maudit ces gauchistes qui avaient ouvert la voie et tenaient certainement les ficelles dans les coulisses, ils ont oublié que si la génération 68 a bien œuvré à la levée de l’interdit homosexuel, rien ne lui était plus opposé que la revendication du mariage. Le conformisme de la revendication a, pour ceux qui la proclament, quelque chose d'étrange. De même, on peut voir dans le débat sur la prostitution et le projet de pénaliser l’amour vénal, la main de la génération 68. Pourtant, sauf à penser que décidément les histrions ont vieilli et ont renié leur orientation hédoniste et libertaire, la montée d’une gauche puritaine est aux antipodes de l’esprit soixante-huitard.


Car c'est bien de cela qu'il s'agit : ces jeunes agités, quand ils eurent bien élevé quelques chèvres et fumé quelques pétard, rentrèrent sagement au bercail. La majorité des lanceurs de pavés était issue de la bourgeoisie, petite ou grande. "Rentrez chez vous: un jour, vous serez tous notaires  !" leur disait Ionesco. Et, de fait, ils prirent sans sourciller les rênes d'une danse économique dont ils tirèrent moult profit. Mai 68 fut le moment clef de la prise du pouvoir par la génération la plus gâtée de l'Histoire - la première de l'histoire de France épargnée par la guerre - qui a poussé dehors la précédente, traumatisée par la guerre d'Algérie, et qui a sacrifié les suivantes à son avantage. La génération 68 s'est installée au bon moment dans une société qui avait récolté le fruit des investissements et efforts passés - Etat-providence, planification, expansion -, fruit dont elle a joui sans entraves et sans beaucoup penser à ses successeurs. Qu'on pense simplement à l’inconscience écologique et aux dégâts irréversibles que cette conduite imprudente a engendrés.


Cette génération est maintenant en âge de jouir d'une retraite qu'elle estime "bien gagnée" et entend le faire à son rythme, en tenant compte de ses nouveaux idéaux, épicuriens, vaguement érotiques et largement égoïstes. Car il y a bel et bien un privilège soixante-huitard: pour la première fois dans l'Histoire, une génération aura mieux vécu que les suivantes. (6) Durant les Trente Glorieuses, les vieux ont été sacrifiés au profit de la génération du baby-boom et, depuis les années de crise, c'est au tour des jeunes de souffrir pour que ses privilèges de notre génération gâtée ne soient pas touchés.
Comme, en prime, cette génération de "profiteurs" que nous sommes est une surdouée de la communication, elle réussit à faire croire qu'elle a conservé ses idéaux et qu'elle est restée une agitatrice aux intentions vertueuses. Elle effectue une sorte de tour de passe-passe en affichant la provocation comme substitut de la révolte. L'ancien alibi des soixante-huitards - "Je scandalise, donc je reste un révolté" - s'est mué en conformisme, voire en impératif de marketing dans le domaine de la consommation culturelle. Prenez le marché de l'art (je pense à Koons auquel j'ai consacré un article) qui n'a jamais été si académique, subventionné et étatisé, et qui fonctionne trop souvent à la provocation, dans une répétition routinière et pompière du geste - alors de vraie rupture - de Marcel Duchamp baptisant un urinoir oeuvre d'art. De même, l'invasion de la pornographie chic et du voyeurisme choc permettent, dans l'édition, le cinéma et la télévision, d'attirer le chaland par une surenchère de "jamais vu" ou de "jamais lu", devenus simples arguments commerciaux. Quitte à se faire avoir comme avec les fameuses 50 nuances (encore un autre article) !! Et comme nos compagnons de la révolution de 68 ont bien vécu et se sont enrichis, ils aiment le luxe et pour le faire passer, ils donnent dans le "transgressif provocant" : les publicités pour Dior, Gucci ou Ungaro suggèrent des scènes de sadisme, de zoophilie et de viols sur papier glacé... et gare aux objections qui ne seraient qu'un signe épouvantable de "retour à l'ordre moral". C'est un élément inséparable de la langue de bois soixante-huitarde que d'affirmer que la moindre contestation de son marketing de la provocation est la résurrection de l'hydre d'un ordre moral trépassé.


Et pourtant, nous vieillissons, je l'ai dit. Et, outre le fait que notre discours de privilégiés est cousu de fil blanc, nous commençons sérieusement à être ringardisés. Les jeunes se bouchent les oreilles dès qu'un vétéran de 68 ouvre la bouche, et, loin de nous admirer, ces galapiats nous mettent en péril. Nous sommes plus vulnérables aussi, fragiles même parfois. Alors que faisons-nous ? Eh bien qu'à cela ne tienne : nous réclamons haut et fort ce que nous avons balancé par-dessus les moulins hier : qu'on remette des estrades à l'école, qu'on renforce l'autorité des maîtres et qu'on apprenne enfin la Marseillaise à nos enfants. Effrayés par les effets durables de leur révolution sur les mœurs, ils considèrent sans rougir que l'éducation actuelle des enfants n'augure rien de bon pour les générations futures. Et qu'il serait bon de reconstruire les valeurs qu'ils se sont employés à pourfendre. Pour qu'ils jouissent d'une vieillesse paisible.


Persuadés d'être la génération élue, et, dans les faits pas de doute qu'elle le soit, elle refuse de passer la main et s'inquiète de ce monde où tout va trop vite et où elle est, vraiment dépassée par une tout autre révolution que la sienne : la révolution numérique et celle des réseaux sociaux. Elle a peur "Peur du temps. Peur de la vieillesse. Peur de devenir inutiles. Peur de s’être trompé. Peur d’avoir échoué. Peur de faire face à [ses] échecs, à [ses] responsabilités. Peur de laisser la place. Peur que d’autres fassent mieux. Peur de ce monde qu’[elle] ne comprend pas, qu’[elle] ne comprend plus, qu’[elle n'a] jamais compris, bloqué[e] dans cette posture de jeunesse révolutionnaire qui n’a jamais grandi et n’a jamais su devenir adulte". Ce n'est pas moi qui le dit mais "un jeune", et sans y mettre les gants ! Qui nous traite, très justement, d’éternels adolescents, laissant derrière nous un monde à l’image de notre vie : "en rébellion contre « l’ordre », cédant à l’appât du gain, incapable d’assumer leurs bêtises et persuadés d’avoir raison". Un jeune qui ajoute : Enfin, il était temps, la retraite arrive pour eux.... Qu’enfin, le monde avance, et qu’on tourne une bonne fois pour toute cette page immature de l’histoire. Enfin !". Mais c'est compter sans notre nombre, notre poids économique, notre solide entêtement à être et rester la génération la plus bénie de l'histoire de l'humanité et qui compte bien en profiter jusqu'à son dernier souffle.

"Chaque génération se croit plus intelligente que la précédente et plus sage que la suivante." George Orwell

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Notes

(1) Ils ont vécu durant les temps de guerre et de dépression. Ils ont grandi à une époque où la qualité du travail était un art et les habiletés étaient spécialisées.
Génération marquée par la guerre et un choix de vie plus limité. C’est la génération coincée entre les G.I. (du genre autoritaire et narcissique) et les Boomers (parleurs mais indépendants). Ils sont 50 millions à être nés durant ces vingt ans. Ils se sont basés sur les G.I. américain, qu’ils ont pris comme modèles.
Acharnement au travail et sens prononcé du devoir.
Docilité face à l'autorité.
Gratification retirée de l'effort de travail fourni.
Loyauté envers son entreprise.
Économie et prudence.
Connaissance moindre des technologies de l'information et des communications.
L’appréciation de la capacité de maîtriser un métier ou une habileté en particulier.
Le désir d’être rémunéré en salaire et en avantages sociaux.
(2) Genération X : Personne née entre 1960 et 1980
La génération X regroupe les personnes qui sont nées entre 1960 et 1980.
Cette génération n’était pas ou peu connectée. Pour réussir dans la vie, on s’accrochait à un poste étant donné la précarité du marché de l’emploi et on tentait de gravir les échelons.
Monter sa boite n’était pas chose aisée. Les affaires étaient souvent familiales et construire une véritable « success story » relevait de l’exploit et de la chance. La communication était beaucoup plus lente et très centralisée.
Aucune réussite à court ou moyen terme n’était envisageable. Si l’on décidait de se lancer, on savait qu’on était parti pour des dizaines années avant de bâtir une grosse société... Ceux qui ont su tirer leur épingle du jeu ont aussi investi dans l’immobilier et les terrains. La Télévision représentait l’avancée technologique par excellence. Mais l’information était bien souvent filtrée et lente. Cette génération s’est aussi battue pourses libertés et les a obtenues avec brio. La vie n’était pas un long fleuve tranquille, mais tout était relativement prévisible et n’allait pas trop vite.
Mais à partir des années 80, la technologie commence à se développer à un rythme exponentiel. Cette génération n’est pas encore dépassée, car pour elle, tout ce remue-ménage se tassera bien vite. Internet et l’ordinateur, c’est fait pour les ingénieurs de la NASA et les illuminés.... Erreur, car internet et la technologie deviennent accessibles au grand public et abordables financièrement. La génération Y, qui a grandi au même rythme que ces innovations, débarque sur le marché du travail et comprend parfaitement les enjeux économiques qui en découlent. Cette génération n’hésite pas à bousculer tous les codes dans l’entreprise, n’imagine pas rester toute sa vie dans la même boite, est connectée en permanence et comprend que gagner de l’argent sur le net peut se faire beaucoup plus rapidement qu’aucune entreprise ne l’avait fait auparavant. Le marché de l’emploi étant bien plus que morose, les études se rallongent et l’ordinateur s’invite dans le quotidien.
Génération Y : Personnes nées entre 1980 et 1995
C’est la génération des « digital natives » qui ont grandi au même rythme que s’est développé le réseau internet et l’accès aux ordinateurs. Cette génération est parfois surnommée Génération Peter Pan, qui, en l’absence de rites de passage à l’âge adulte, ne construit pas d’identité ou de culture d’adulte spécifique.
Cette génération Y est celle qui pose le plus de problèmes à la génération X. Elle remet tout en cause, détruit les modèles de management existant, révolutionne la manière classique de vendre un produit et privilégie la créativité, l’innovation, et le culot. Ceux de la génération précédente ne comprennent pas ces nouvelles valeurs, cette nouvelle façon de penser. Ce mode de communication qui auparavant ne pouvait fonctionner autrement que verticalement part désormais dans tous les sens. L’efficacité devient beaucoup plus importante que l’ancienneté.
internet et la technologie deviennent accessibles au grand public et abordables financièrement. La génération Y, qui a grandi au même rythme que ces innovations, débarque sur le marché du travail et comprend parfaitement les enjeux économiques qui en découlent. Cette génération n’hésite pas à bousculer tous les codes dans l’entreprise, n’imagine pas rester toute sa vie dans la même boite, est connectée en permanence et comprend que gagner de l’argent sur le net peut se faire beaucoup plus rapidement qu’aucune entreprise ne l’avait fait auparavant. Le marché de l’emploi étant bien plus que morose, les études se rallongent et l’ordinateur s’invite dans le quotidien.
La génération Y sait s’adapter et est multitâches. Il ne faut plus la catégoriser dans un emploi ou une compétence.
la génération Y ne cherche pas qu’on lui fasse des remontrances sur son âge, expérience, formations, etc. Elle veut simplement prouver son efficacité. La seule chose qui compte c’est d’être le plus performant et ce peu importe la manière, et attend en retour des responsabilités. Elle ne comprendrait pas d’accorder ces responsabilités à d’autres avec pour excuse l’âge ou l’expérience. Mais il y a peu de chance pour qu’elle se laisse faire. Beaucoup de managers sont d’ailleurs en train de s’arracher les cheveux. Et le meilleur moyen de résister à « Gen Y » c’est d’y céder.

Génération Z : Personnes nées en 1995
La génération C (Communication, Collaboration et Création), plus communément appelée Z, afin de respecter l’ordre précédemment établi. Ceux qui la composent sont nés autour des années 1995. C’est une génération qui a grandi avec la technologie, mais surtout avec le Web Social et le rythme effréné du développement du net. C’est une génération connectée en permanence.
La Gen Z à venir est hyper connectée. Elle a grandi avec les réseaux sociaux. Elle ne comprend pas la communication verticale qui existait au sein d’une entreprise. Avec elle, plus de temps à perdre. Les entretiens ou réunions se feront en ligne. L’espace physique sera explosé, car le travail pourra se faire de n’importe où. Il n’y aura plus de barrière entre vie personnelle et vie professionnelle. Il n’y aura plus de notion d’heures de travail. Tout sera mélangé dans un monde où les plateformes sociales régissent le quotidien.
Paradoxalement, cette génération qui maîtrise à la perfection les rouages du Web Social recherchera plus de sécurité. Elle aura la sensation de débarquer dans un monde où tout est fait. Elle cherchera une certaine stabilité et à se rassurer pour son avenir. Mais cette stabilité ne se fera pas sans l’apport des nouvelles technologies. Travailler ne se fera pas sans un Web ouvert et social.
Le plus difficile pour cette génération, c’est qu’elle doit se débrouiller seule, car le système éducatif ne les prépare pas « encore » à tous ces changements qui ont DEJA eu lieu. Ils ont grandi dans un monde scolaire qui ne correspond pas à l’univers professionnel actuel et futur. Il faudra certainement attendre la suivante pour un tel changement. Rien n’a été prévu pour les préparer à ces bouleversements et le seul repère vient d’une partie de leurs ainés qui ont su s’adapter.
Source Creativequebec

(3) La génération Baby Boomers inclut au moins deux sous-générations, si on laisse de côté les « Baby Busters » qui tendent vers la génération X :
- La « Beat Generation » : souvent considérés comme les hippies, les punks, les consommateurs de drogues et d’alcools, les libertins, etc., nés entre 1948 et 1962.
- La « Génération Jones » : nés entre 1954 et 1965.
Source Psycho-textes


(4) Le « baby-boom » s’explique sans doute :
a- par un contexte économique plus favorable
b- mais également par des politiques familiales affirmées (en France, Code de la Famille en 1939, allocations familiales et quotient familial en 1945)
c- des réactions collectives à la dénatalité précédente
d- ainsi qu’à de nouvelles valeurs sociales où l’enfant, le couple, la famille sont plus présentes.
Le « baby-boom » s’arrête en 1964 avec une chute de la fécondité enregistrée dans la grande majorité des pays développés. Certains connaîtront une chute plus tardive (surtout les pays du bassin méditerranéen comme l’Espagne ou le Portugal) mais elle sera plus forte. Cette chute de la fécondité est donc un phénomène démographique majeur de la fin du 20ème siècle pour les pays développés.
Source Archives Google

(5) Les renseignements généraux l’avaient d’ailleurs fort bien compris mais leurs rapports ne pouvaient qu’engendrer le mépris des vieux barbons qui dirigeaient le pays. Et leur méprise sur la portée du mouvement.

(6) En 1975, l'écart moyen entre le salaire des quinquagénaires et celui des trentenaires était de 15%; en 1995, il est passé à 40%: le pouvoir d'achat des quinquagénaires a progressé de 35%, tandis qu'a baissé celui des trentenaires, qui, même diplômés, mettent plus de temps à trouver un emploi fixe et dont la promotion est bloquée par des quinquagénaires dont ils devront payer les belles retraites... 


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