lundi 31 août 2015

Delizie estensi : les villas de la région de Ferrare

Nous sommes heureux de voir paraître, selon ce que Michelaise avait programmé, les derniers articles rédigés avant son décès. Le dernier paraîtra le 15 septembre.

En histoire de l'art italien, le terme de "delizia" désigne les manifestations de la vie courtisane et princière, caractérisée par une volonté de profiter à la fois des artifices que procure l'aisance et des plaisirs que procure la nature. On a donc donné aux villas de plaisance, construite par les Este et les gens de leur cour entre la ville de Ferrare et dans la campagne environnante, jusqu'à la mer. Ce sont ainsi 53 pavillons de chasse et refuges d'été qui sont disséminés dans le territoire entre Ferrare et Rovigo, construits entre la fin du XIVe et le milieu du XVIe siècle, pensés comme des lieux de loisir et de divertissement. Les delizie remplissent toutes d'abord des fonctions économiques, agricoles, voire politique et stratégiques, mais sont conçues pour être prêtes à accueillir à tout instant une cour itinérant désireuse de venir chasser ou se distraire.


Inscrites par l'Unesco dans la liste des sites du patrimoines mondial, le critère posé lors du choix en 1995 de cette région par cet organisme était le suivant : "les résidences des ducs d’Este dans le delta du Pô illustrent de manière exceptionnelle l’influence de la culture de la Renaissance sur la paysage naturel". La plupart de ces "délices" étaient reliés à Ferrare par voie d'eau. Nombre de ces résidences ont malheureusement disparu, d'autres sont en piteux état mais nous avons réussi à réaliser un petit circuit significatif dont je vous livre l'itinéraire dans ce billet. (1)

Benvignante


Ce palais, appelé «le Turon" par les habitants, fut fortement altéré au cours des deux derniers siècles.
L'histoire du bâtiment, dont le nom dérive probablement de la vigne cultivée à proximité, est liée à celle de la famille de Teofilo Calcagnini, maître de chambre à la cour des Este : le duc Borso d'Este lui donna, en 1465, un manoir avec ses dépendances, y compris la tour de pigeonnier, un boucher (l'abattage des animaux), une taverne avec hébergement, la maison de l'intendant, un grand parc, un jardin potager, divers hangars et une chapelle ou "chiesolla ", pour laquelle l'orfèvre de Milan Amadio réalisa tasses et gobelets d'or. 


Le bâtiment date de 1464 et est l'œuvre de Pietro Benvenuti. En 1466, sont attestées des interventions pour réaliser des décorations, de Gerardo da Vicenza, Tito-Livio et Luigi Castellani. À la mort du comte Alfonso Calcagnini (1503), on établit un inventaire détaillé de la propriété, qui mentionne, outre l'excellent état du bâtiment, d'importantes surfaces cultivées alentour. Il semble, d'après ces descriptions, que la structure initiale était en quadrilatère, entourant une cour intérieure équipée d'un puits. 


Par contre, les inventaires établis au cours du XVIIe siècle (1612, 1641, 1672) décrivent un aménagement de plus en plus sommaire, une fréquentation de plus en plus rare, et même la location des lieux pour permettre aux propriétaires de faire face à des difficultés financières. Après avoir été hypothéqué en 1809 par le marquis Ercole Calcagnini en faveur de Francesco Thiene Vicence, le bâtiment fut vendu en 1818 au comte Luigi Gulinelli, qui l'a entretenu sans trop d'investissements puisqu'en 1944 une aile entière dut être détruite pour cause de mauvais état.


Par contre, un joli parc fut créé, avec une double rangée de platanes et la plantation d'autres grands arbres, tilleuls, pins, chênes et de cèdres du Liban, malheureusement coupé entre les années 1940 et 1950 pour répondre aux besoins en bois causés par la guerre. 


Aujourd'hui, le corps principal est dominé par les grands créneaux de la tour Gibeline qui surmonte le portail. L'intérieur semble totalement à l'abandon, et le puits actuel, en brique, a remplacé le puits de marbre d'origine. C'est la municipalité d'Argenta (commune proche, propriétaire de l'ensemble depuis 1990), qui a mené, de 1998 à 2010 les travaux nécessaires pour assurer la sécurité du bâtiment, réfection de la toiture, restauration des fenêtres murées et  consolidation de l'escalier menant à la tour. Mais de nombreux travaux restent encore à venir et, d'ici quelques dizaines d'années Benvignante aura peut-être retrouvé une partie de son lustre. 

Belriguardo



Beauregard, dans une plaine aussi plate, cela tient du miracle !! Et, de fait, seule la terrasse surplombant l'entrée semble justifier ce nom un peu usurpé ! Pourtant, dans une lettre datant de mai 1493 (2), Ludovico il Moro évoque, pour sa femme Béatrice d'Este, la forte impression que fit sur ses visiteurs, cette construction, qui est reconnue par les spécialistes comme l'une des inventions architecturales les plus originales de Renaissance. 



Conçue comme une villa antique, avec deux grandes cours intermédiaires, le bâtiment alla jusqu'à mériter le nom de Versailles du Pô, comme en témoigne ce plan ancien des lieux. Autour, documentés dans la cartographie du XVIe siècle, vignobles, vergers, étangs de poissons, fontaines et jardins en assurent la richesse et l'agrément.


La construction, initiée par le marquis de Ferrare Nicolò III d'Este sur le site d'un cimetière romain, a commencé en 1435. L'architecte du bâtiment, sans doute Giovanni da Siena (mais des études récentes proposent le nom de Pietrobono Brasavola) a conçu un schéma qui semble se référer encore à la reconstruction de la maison grecque de Vitruve, comme elle est décrite dans les sources littéraires antiques (première des Epistolae de Pline le Jeune).


Au-delà du grand vivier alimenté par les eaux de la rivière (et qui fut souvent lieu de spectacles aquatiques), on trouve la tour d'entrée majestueuse, donnant accès à un premier porche pénétrant sur une cour où étaient installées les équipements pour faire face aux activités quotidiennes (bûcher, local pour les chandelles, garde-manger, cuisine, etc.) et d'administration agricole de la résidence. C'est dans la seconde cour, que se tiennent les habitations proprement dites, beaucoup plus luxueuses. (3)

Verginese

Le nom de la résidence est sans doute lié à la présence d'un canal ou fossé "Verzenese" qui entourait la plupart des terres de la ferme. Il n'y a pas d'informations sur la chronologie exacte de la fondation de la structure, les premiers documents ne concernant que les trois dernières décennies du XVe siècle, lorsque la possession entière a abouti à l'administration, accordée par la Camera Ducale, par Sigismond Cantelmo de Sora, un nobles les plus estimés de la cour d'Este.


Entre 1485 et 1493 l'architecte Biagio Rossetti a été engagé pour des missions de supervision du bâtiment, tandis que le peintre Giovanni Bianchini recevait paiement des peintures héraldiques sur les cheminées et pour une frise.


Après la mort de Cantelmo la villa passa en usufruit au prince Hercule d'Este (1533). Il est donc probable que d'autres travaux d'amélioration furent réalisés. Par exemple, durant l'été de 1569, fut décidée la construction d'une "gisiolla", à savoir une petite église, probablement sur une structure préexistante. Comme toujours, l'endroit était aussi le centre fonctionnel de l'entreprise permettant de coordonner les activités agricoles, les produits laitiers et le bétail produits dans les terres voisines, générant des revenus importants. Par exemple, une dépense mentionnée en juin 1569 témoigne de la présence de haies de buis, de mûres et de lavandes, taillées régulièrement, de dizaines de poiriers, abricotiers, pêchers et de pommiers, et de 450 peupliers.(4)


En 1590, le prince Cesare d'Este, futur duc de Modène, transmet par succession les «trois possessions et toutes les terres et les usines" à la famille Picchiati. Il y a très peu d'informations sur l'utilisation prévue et sur la vie du domaine au cours du XVIIe siècle. En mai 1771, les frères Antonio et David Bargellesi prennent en charge l'administration de Verginese et y réalisent encore quelques améliorations. En particulier les décorations en stuc de l'intérieur du bâtiment : atlantes, rosaces, corniches, spirales, coquillages, feuillages, fleurs et feuilles d'acanthe qui constituent un ensemble décoratif délicieux, presque rococo, encore visible aujourd'hui.


C'est ensuite la famille Bargellesi (propriétaire jusqu'en 1905) puis le marquis Di Bagno (propriétaire jusqu'en 1932) qui continuent à entretenir les lieux. En 1932, le bâtiment est vendu aux enchères et acheté par la Cassa di Risparmio di Ferrara, qui le revend deux ans plus tard à la famille Fontana, propriétaire jusqu'en 1972, date à laquelle elle fait don du complexe de bâtiments à l'administration provinciale de Ferrare.


On y visite l'intérieur, les jardins et un très intéressant musée archéologique, riche de nombreuses stèles funéraires romaines du Ier et IIe siècle ap J.-C., dite Nécropole Fadienis.


Aux 5 stèles aux inscriptions émouvantes, s'ajoutent tous les objets trouvés dans les tombes, céramiques, terres cuites, verres, tasses, bouteilles, lampes à huile, amphores et objets pour le rituel funéraire, en argent et en bronze.

Mesola (5)


En 1578, lorsque la construction de drainage de l'est de la région Ferrare touchait à sa fin, fut lancé sur l'île de Mesola la construction d'une enceinte, en forme de polygone irrégulier, avec douze tours carrées, à l'intérieur de laquelle fut plus tard rajouté un palais ducal de plan carré (1583), avec des tours. C'est à l'architecte et ingénieur Carpi Marco Antonio Pasi, aidé de nombreux collaborateurs que furent confiés les travaux.


Jusqu'à 1598, date de la dévolution du Duché d'Este aux États pontificaux, Mesola fut conçue non seulement comme un "délice", mais aussi comme la pierre angulaire d'un système de communication, stratégique et commercial, en lien avec la mer et le port de Goro.


D'ailleurs, le lieu resta ensuite possession privée de la famille et ne fut pas inclus dans les possessions papales. C'était, bien sûr, un domaine de chasse mais surtout un domaine stratégique d'un point de vue hydraulique, influançant par des jeux de canaux et de déviations des eaux la morphologie de l'ensemble de la région du delta.


En 1771 Ercole III d'Este, duc de Modène et de Reggio, donna la Mesola en dot à sa fille Béatrice, épouse de l'archiduc Ferdinand de Habsbourg, fils de Marie-Thérèse d'Autriche.


Suivirent plusieurs changements de propriétaire, de l'État pontifical à la République française et en 1911, avec l'intervention de la Société pour la bonification des terres de Ferraresi (SBTF), a commencé une série de travaux d'entretien. Actuellement propriété de la province de Ferrare, le château abrite le centre de visite du parc régional du delta du Pô et accueille des congrès et des expositions.

Torre Abate

Ce n'est pas un "délice" mais une construction hydraulique typique, révélatrice des aménagements en eau conduits par les Este dans la région. Elle témoigne des efforts déployés en matière de défense hydraulique du territoire, et de la remise remise en état entreprise par la seigneurie ferraraise au XVIe siècle.


Ce bel exemple d'architecture hydraulique se développe selon une forme rectangulaire concave pour mieux contrôler le débit de l'eau grâce à un système de portes.


Construit en 1569 pour le drainage de l'eau en provenance des "hautes terres" vers la mer, le bâtiment était équipé de portes "Vinciane", ouvertes uniquement vers la mer afin de permettre l'évacuation à marée basse et fermées pour empêcher le reflux à marée haute.


La construction, utilisée comme tour de guet et de protection du territoire de Mesola, fut rajoutée au XVIIe siècle.

Comacchio


De Comacchio, je ne vous dirai rien ou presque, le lieu étant hautement touristique et faisant l'objet de suffisamment de notices sur Internet pour qu'il soit inutile d'en rajouter, à part quelques photos !


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(1) L'ensemble des Delizie Estensi est admirablement présenté ici, pour qui voudrait faire un circuit plus complet que le nôtre. C'est d'ailleurs de ce site que provient l'essentiel de ma documentation pour cet article.
Vous pouvez aussi lire les Carnets de Voyage de Miriam .

(2) "Non voria per cosa del mondo esser manchato de venire perché ho veduto tanto grande casa, tanto bella et bene intesa et cussì ornata de picture excellentissime, che non credo ch’el mondo abia una simile".
"Je n'aurais pour rien au monde voulu manquer de venir, parce que j'ai vu une maison si belle, si grande, si bien aménagée et ornée de peintures excellentes, telle que je crois n'en avoir jamais vu au monde de semblable."

(3) Parmi les espaces décorés, citons une pièce peinte avec des «sages », une autre avec « Hercule dans le champ vert », d'autres avec des plafonds en bois aux armes des Este, une antichambre avec une «Sybille», trois chambres on l'on retrouve les effigies du duc et de ses courtisans les plus intimes dans différentes versions, le «grand salon », peint en 1493 par Ercole de 'Roberti avec l'histoire de Psyché, thème iconographique de grande fortune pendant la Renaissance. La décoration de la chapelle ducale (1469-1472) fut confiée à Cosme Tura. Le seul espace décoré qui ait survécu est la Sala delle Vigne, une grande salle de 18 x 9 mètres, au sein de laquelle travaillèrent, entre 1536 et 1537, les artisans les plus qualifiés de l'entourage du duc Ercole II : Giovanni Battista Tristano (comme maître d'oeuvre), Dosso e Battista Dossi, Camillo Filippi, Benvenuto Tisi da Garofalo, Tommaso e Girolamo da Carpi, Biagio da Bologna, Giacomo da Faenza, Gabriele Bonaccioli, Tommaso da Treviso, Terzo Terzi et bien d'autres, moins connus. Visite possible dans le cadre de la visite du museo civico, dont la salle de la Vigne acccueille la section renaissance.
La section archéologique, située dans les locaux de la tour d'entrée, expose les découvertes de la nécropole romaine de Voghenza (I-III sec. D. C.), preuves que l'endroit était autrefois un centre administratif de l'empire très important, qui devint plus tard le premier diocèse en territoire padan, jusqu'au VII siècle, lorsque le siège de l'évêque fut transféré à Ferrare.

(4) L'aménagement paysager du jardin placé entre le bâtiment et la Torre Colombaia a d'ailleurs été refait entre 2003 et 2006, conçu comme un musée destiné à améliorer les pratiques horticoles et ornementales typiques des anciens jardins Renaissance de la région de Ferrare.

(5) Le savant Annibale Romei, dans ses discours de 1586, décrit ainsi le palais de Mesola et ses murs crénelés, enfermant des canaux, des forêts et des ménageries pour animaux :
 "Nel fine dell'autunno, Sua Altezza con la signora Duchessa con la Corte, et altri gentilhuomini e gentildonne della città, se ne va a marina, dove tra l'altre habitationi delitiose, sopra il porto di Goro, in un bosco, detto la Mesola, ha edificato un sontuoso Palazzo..."
"A la fin de l'automne, Son Altesse la duchesse avec la Cour, et d'autres gentilhommes et dames de la ville, vont à la mer, où, entre autres villas de plaisir. Parmi elles, au-dessus du port de Goro, dans une forêt appelée la Mesola, se trouve un palais somptueux, ceint d'un mur d'enceinte avec quatre portes...

vendredi 28 août 2015

Tonino Guerra, poète et sculpteur

Nous sommes heureux de voir paraître, selon ce que Michelaise avait programmé, les derniers articles rédigés avant son décès. Le dernier paraîtra le 15 septembre.


Bien connu en Italie (quand nous avons parlé de lui à notre "amie italienne" elle savait bien sûr qui il était), nettement moins célèbre en France, Antonio Guerra est né en 1920 à Santarcangelo di Romagna  dans la province de Rimini, en Émilie-Romagne.
Écrivain, dramaturge et scénariste italien, il a à son actif nombre de livres et une centaine de fictions, portées à l'écran par les plus grands réalisateurs italiens et internationaux, faisant de lui un scénariste de renommée mondiale. Mais c'est avant tout un poète, car s'il a "donné" dans le néoréalisme italien, « Tonino » l'exprime toujours sur un ton poétique. Il a ainsi collaboré avec les frères Taviani en coécrivant avec eux 4 films successifs, dont La Nuit de San Lorenzo. 
Il avait commencé à écrire dès le camp de concentration allemand où il fut interné comme opposant anti-fasciste durant la seconde guerre mondiale. Des poèmes en Romagnol, le dialecte de sa région natale à laquelle il restera fidèle jusqu'à dans sa mort, malgré trois décennies passées à Rome. Car sa carrière des plus fécondes en tant que scénariste de Michelangelo Antonioni, Francesco Rosi, Federico Fellini, Alberto Lattuada, Mauro Bolognini, Vittorio de Sica, Mario Monicelli, les frères Taviani, Marco Bellocchio... mais la renommée est injuste, on n'a retenu que le nom des réalisateurs !


Nous, c'est en tant que sculpteur que nous l'avons découvert à Santarcangelo di Romagna, sa ville natale. Il a réalisé, pour plusieurs villes de Romagne, des fontaines aux couleurs chatoyantes, et son village natal conserve sur une petite place la copie de celle, plus importante, qui lui fut commandée par la ville de Forli. Sur le thème, bien sûr, du papillon !


La farfalla 
Contento, proprio contento 
sono stato molte volte nella vita 
ma più di tutte quando 
mi hanno liberato in Germania 
che mi sono messo a guardare una farfalla 
senza la voglia di mangiarla. (1)


Plus qu'un sculpteur à proprement parler, il réalisait ou inventait des installations artistiques, sortes d'expositions permanentes auxquelles il donnait des noms poétiques : Le Jardin des fruits oubliés, Le Refuge des Madones abandonnées, La route des cadrans solaires, Le sanctuaire de la pensée, l'ange avec une moustache ou Le Jardin pétrifié. Dans les jardins Orselli de Forli, il a construit L'Arbre de la mémoire et la fontaine au papillon. Et dans toute sa région bien d'autres lieux de l’Âme, qu'on peut même parcourir comme un chemin de lumière (2). Un circuit que nous ferons un jour !


Amarcord 
Lo so, lo so, lo so 
che un uomo, a 50 anni, 
ha sempre le mani pulite 
e io me le lavo due o tre volte al giorno 
ma è quando mi vedo le mani sporche 
che io mi ricordo di quando ero ragazzo. (3)


Il est mort en 2012, à 92 ans, à Santarcangelo, le jour de la Journée mondiale de la poésie. Ses cendres ont été dispersées dans les rochers, au-dessus de sa maison de ses amandiers du quartier de Pennabilli.


La petite ville de Santarcangelo di Romagna recèle une autre source d'étonnement : le musée du bouton, qui raconte l’histoire de la société, des coutumes, de la politique, de la culture, etc. au travers des boutons (10 500 exemplaires).


Né de la passion de Giorgio Gallavotti, il fut créé à partir du fond d'une mercerie qui comptait, dès le début, de très beaux et rares ornements de vêtements, dont certains fort anciens, puisque les plus vieux datent du début du XVIIIe siècle. Puis, peu à peu, le musée s'est enrichi, en particulier par le don de boutons envoyé dès leur retour chez eux par de nombreux visiteurs, séduits par le musée et désireux de l'agrandir. Quoi de plus facile, en effet, que d'envoyer un bouton !! Je me promets d'ailleurs, dès que j'en aurai le temps, de fouiller dans mes archives et d'apporter ma petite pierre à l'édifice !


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Notes :

(1) Le papillon
Heureux, j'ai été si souvent
tellement heureux dans la vie
mais plus heureux encore que tout
quand ils m'ont libéré d'Allemagne
et que je me suis mis à regarder un papillon
sans avoir envie de le manger.

(2) Selon l'office du tourisme de Rimini :
Partant de la haute vallée du Marecchia, Torre di Bascio, petit hameau de Pennnabilli, est un lieu qui ne peut ne pas être visité. Il y a créé Le Jardin Pétrifié, “pour ne pas oublier les grands personnages”. A Casteldelci, il a installé La Grande Rose, un hommage pour les morts, à Petrella Guidi, les paroles qui évoquent Federico Fellini et Giulietta Masina, et, à Sant’Agata Feltria, la Fontaine de l’Escargot, en hommage à la lenteur. Tout le centre historique de Pennabilli se présente comme une mosaïque pleine de fantaisie. Les tesselles qui la composent sont: Le jardin des fruits oubliés, “un musée de saveurs” qui réunit les plantes disparues et de nombreuses installations artistiques; La route des cadrans solaires, “pour ne pas oublier que le temps se mesurait avec la lumière”; L'ange aux moustaches, un “musée d’un seul cadre”; Le sanctuaire des pensées, un jardin pour la méditation et pour la dialogue intérieur; Le refuge des vierges abandonnées, dédié aux statuettes qui décoraient les petites chapelles sur le bord des routes; Le Monde de Tonino Guerra, le musée qui offre une présentation de son œuvre à 360 degrés et où l’on peut souvent rencontrer l’artiste. Sur la rive du fleuve, son “cri pour une belle chose” a permis de sauver le Sanctuaire de Saiano. La moyenne vallée est par contre égayée par le jaillissement d’autres fontaines telles que L’Arbre de l’Eau, à Torriana, et La Fontaine de la Mémoire, à Poggio Berni. Quant à Santarcangelo, elle accueille le triomphe de ses créations. La Fontaine du Pré submergé, La Fontaine de la Grande Place, La Petite Fontaine de Francesca da Rimini, auprès de l’Hôtel Il Villino, La Sangiovesa, moderne revisitation de l’ancienne auberge, écrin d’innombrables œuvres conçues par l’artiste, car “on mange même avec les yeux”. L’Hôtel della Porta conserve une collection des rares mosaïques réalisées par l’artiste. Enfin, à Riccione, face à la mer, la fontaine grandiose intitulée Le Bois de la Pluie se dresse à l’extrémité de l’artère du Viale Ceccarini, en hommage à la fraîcheur qu’elle sait offrir lors des chaudes journées d’été.

(3) Je me souviens ...
Je le sais, je le sais, je le sais
qu'un homme, à cinquante ans,
a toujours les mains propres
et je me les lave deux ou trous par jour
mais c'est quand j'ai les mains sales
que je me rapelle du temps où j'étais un gamin.

jeudi 27 août 2015

Michel, son époux, Marie et Christophe, Hélène et Stéphane, ses enfants, ont la très grande douleur de vous faire part du décès prématuré de Nicole Gallinaro Naudon (Michelaise) le 19 août 2015 à l'âge de 60 ans. Merci à tous ses lecteurs d'avoir animé, lu, réagi, participé à ce blog, souvent avec délicatesse, finesse et enthousiasme, et de l'avoir accompagnée dans ce projet éditorial au fil des années.



Sept articles programmés par Nicole/Michelaise continueront à paraître jusqu'au 15 septembre 2015.

mardi 25 août 2015

Pensons-nous toujours de la même façon ?


« Ces dernières années, j'ai eu la désagréable impression que quelqu'un, ou quelque chose, bricolait mon cerveau, en reconnectait les circuits neuronaux, reprogrammait ma mémoire. Je ne pense plus de la même façon qu'avant. C'est quand je lis que ça devient le plus flagrant. Auparavant, me plonger dans un livre ou dans un long article ne me posait aucun problème. [...] Désormais, ma concentration commence à s'effilocher au bout de deux ou trois pages. [...] Mon esprit attend désormais les informations de la façon dont le Net les distribue : comme un flux de particules s'écoulant rapidement. Auparavant, j'étais un plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski. » Ces lignes de l'essayiste et blogueur américain Nicholas Carr, publiées en juin 2008 dans un article du magazine The Atlantic de juin 2008,  ont déclenché un immense débat, qui ne cesse de caracoler sur la Toile.
Toute invention technologique inquiète, c'est un truisme que de le rappeler. Platon déjà, faisait dire à Socrate que l'écriture "ne produira[it] que l'oubli dans l'esprit de ceux qui apprennent, en leur faisant négliger la mémoire ..." ajoutant "ils laisseront à ces caractères étrangers le soin de leur rappeler ce qu'ils auront confié à l'écriture, et n'en garderont eux-mêmes aucun souvenir." (1)


Conrad Gesner, un naturaliste suisse du XVIe siècle, est troublé par le surcroît d'informations que l'invention de l'imprimerie allait engendrer, créant à son avis "une situation déroutante et nuisible"(2). C'est ainsi que, pour organiser un peu tous ces savoirs dont l'abondance l'alarme, il s’attelle dès l'âge de 25 ans, à produire un catalogue bibliographique de toutes les œuvres écrites en latin, grec et hébreu, imprimées ou manuscrites (3) – devenant en quelque sorte le "père de la bibliographie". Son objectif était de montrer, pour la masse des ouvrages existants, une totalité cohérente et identifiable au premier coup d’œil, grâce à une présentation tabulaire. Cette volonté de recenser, d’indexer et de classer les ouvrages répond également à l’inquiétude que la multiplication des livres – autrement dit, l’excès d’information – conduise à la perte d’un certains nombre des textes hérités et conservés par la tradition (4). D'autres se sont insurgés, invoquant des dangers prévisibles sur la santé mentale de leurs contemporains, contre la liberté de la presse ou l'alphabétisation des masses, ou encore, contre le diffusion de l'éducation. Que n'a-t-on dit de la radio, suspecte détourner les enfants de la lecture et de diminuer leurs performances scolaires, et plus encore de la télévision, accusée quant à elle de mettre en péril la radio, la conversation, la lecture, et même le noyau familial. Le pire de ses maux étant qu’elle nous pouvait que provoquer une vulgarisation accrue de la culture américaine.


La démocratisation de l'ordinateur personnel et la multiplication de moyens d'accès immédiats et faciles à internet ne peut, dans une telle habitude de protection contre la nouveauté, qu’entraîner à son tour des réflexes de repli et des relents de chasse aux sorcières. D'autant que, comme lors de chaque évolution technologique, les "anciens" se sentent un peu dépassés et trouvent rassurants de se réfugier dans leurs anciennes méthodes (5). Alors entre le soupçon que les mails puissent être plus dangereux pour le QI que le cannabis, très sérieusement émis par CNN, l'affirmation par The Telegraph que Twitter et Facebook nuisent aux valeurs morales ou, pire, rendent ceux qui l'utilisent, incapables de tisser du lien social, on n'hésite devant aucune accusation pour crier "haro" sur la nouveauté. Témoin le Daily mail qui accuse le même Facebook d'augmenter les risques de cancer.
Cependant, sorti de ces excès qui sont propres aux angoisses de l'inconnu que provoque l'évolution pas toujours contrôlée des nouvelles technologies, certains faits sont patents et incontestables, qui nous tourneboulent les méninges et l'on ne peut s'empêcher de se poser des questions basiques du genre "mais comment tout cela va-t-il se terminer ?". Nul ne doute plus aujourd'hui que l'addiction à l'information soit devenue une vraie dépendance, comme le souligne le New-York Times et comme nous le constatons dès nous sommes entre amis : dès que surgit un doute sur un événement, une date, une recette ou une définition, il se trouve toujours quelque bonne âme qui sort sa tablette et qui donne la réponse aux assistants ravis de voir l'affaire si vite résolue. Mais rien ne semble pouvoir démonter scientifiquement que, comme l'affirme Nicholas Carr, Internet (Carr parle quant à lui de Google) nous rende idiot. A l'inverse de la télévision dont le recul permet de dire, étude à l'appui, son écoute intensive dès la petite enfance soit associée à des problèmes d'attention à l'adolescence, indépendants des problèmes d'attention précoces et autres facteurs de confusion, troubles dont les effets peuvent être de longue durée.
Pourtant ...


Pourtant, peut-on sérieusement nier qu'Internet a pris une place considérable dans nos vies, voire dans nos modes de pensée ? Il est, dans ces conditions, naturel de s'interroger sur ce que vont devenir ceux que Benoit Sillard nomme, dans son livre Internet en 2049 : maîtres ou esclaves du numérique ?, des "Homo Zappiens"... autant dire les digital natives. Mais l'auteur, après avoir justement souligné les avantages indéniables que procure à l'esprit la fréquentation assidue de la Toile, s'inquiète du prix à payer : érosion de la faculté de concentration, et, partant, de réflexion(6).
La faculté de concentration sur Internet, parlons-en : c'est vrai qu'elle en prend un coup. Un site spécialisé dans le conseil en communication et qui se pique de donner des conseils pour retenir les internautes sur votre site, note (la page est de février 2015) que "lorsque l’internaute moyen navigue sur le web, son temps d’attention est d’environ huit secondes. Et selon une étude du National Center for Biotechnology Information, cette période d’attention est à la baisse puisqu’elle était de douze secondes en 2000. Huit secondes, c’est court. Et pour bien insister là-dessus, l’étude cite le temps d’attention moyen du poisson rouge qui est de… neuf secondes! En fait, notre temps d’attention est tellement à la baisse que si une page web met plus de quatre secondes à s’afficher, 25 % d’entre nous sommes déjà ailleurs. Quel que soit le site visité, la moyenne d’une visite se situe entre 30 et 60 secondes et les entreprises n’ont que 15 secondes pour nous intéresser." Et d'ajouter plus loin que "le site de mesure de performance Chartbeat affirme que 55 % des internautes ne sont pas actifs dans une page plus de 15 secondes. C’est particulièrement étonnant pour les sites qui offrent des articles de fond. Ça veut dire que les gens cliquent sur l’article, mais ne le lisent pas !". Pire "Chartbeat a étudié 10 000 articles et ils ont constaté qu’il n’y a absolument aucun lien entre le nombre de partages et le temps d’attention qui lui a été consacré. Encore plus curieux, les gens partagent des articles qu’ils n’ont même pas lus !".
Sommes-nous en train de devenir des obèses mentaux, gavés d'informations, ravagés par la surconsommation et, partant, la "malbouffe" ? À ceci près que ces informations, nous ne les assimilons pas, vous les effleurons, nous les survolons, et que, loin de nous enrichir, elles nous appauvrissent souvent en nous donnant la triste habitude de zapper, de passer comme l'éclair, curieux d'autre chose, de plus de variété, insatiables sur la découverte et l'inédit. Que celui qui n'a jamais proclamé, triomphant : "tu as vu telle fadaise" – forcément exotique, parfaitement inutile et certainement mal référencée –, jette la première pierre.


Anne Pichon, dans son excellent article de Psychologie, propose en introduction une expérience originale et, selon elle, carrément dépaysante : ouvrir un livre (papier, un vrai) au hasard, et lire une phrase, s'en délecter, s'y noyer juste entouré de mots "nus". "Pas de mot souligné en bleu pour indiquer une explication cachée, pas d’échappatoire vers un lien hypertexte, juste une phrase têtue, qui ne veut pas délivrer son sens, et encore moins disparaître." C'est à cet égard la plus grande curiosité des badauds qui vous voient aborder une liseuse : "comment ? pas de couleur, pas de lien vers internet, rien que des phrases ? et cette désespérante allure de livre de poche noir sur blanc ?" Et l'auteure de l'article qui souligne au passage que "Lire, se détendre, suivre une conversation, être à l’écoute de ses proches, se « poser », tout simplement, ne va plus de soi."  se demande si une révolution silencieuse ne serait pas en train de se produire à l’intérieur de nos crânes ?
Pour nous, je ne sais trop ce qu'il en est : nous avons grandi sans télévision, et notre méthode de pensée s'appuie encore sur l'écrit traditionnel qu'on peut, à condition d'y être attentif, continuer à pratiquer comme un des Beaux-Arts, soit en le pratiquant, soit, au moins, en le lisant, à travers les lignes et dans sa forme la plus classique, imprimée.
Certes, nous sommes forcément soumis au phénomène de saturation de la mémoire qu'engendre la fréquentation d'Internet.(7) Et le danger est grand, en vieillissant, quand la mémoire justement devient paresseuse, de se laisser envahir par une paresse salutaire, et de s'en remettre simplement au clic pour résoudre tous nos problèmes de souvenance.
Et si nous pratiquons Internet, nous savons, en principe, réévaluer, réorganiser ce qui nous apparaît à l’écran. Grâce à la « plasticité cérébrale », notre cerveau est capable de s'adapter et notre formation "classique", humaniste, nous donne les outils pour ne pas nous laisser submerger. Même si notre œil est trop sollicité par l'organisation des signes sur l'écran, nous savons et pouvons le reposer dans la lecture linéaire d'un bon vieux bouquin "imprimé". Car nous savons, et nous aimons lire. Et nos acquis culturels préservent, normalement, notre esprit critique devant la marée d'informations que nous propose la Toile. Et d'y trier ce qui permet de nous "tenir à jour", devant l'obsolescence inévitable de nombre d'entre elles.


Mais pour les jeunes générations, non pourvues de nos antiques facultés de réflexion, lentes mais méthodiques, ancrées sur un vaste matelas de références qui nous apportent des outils de mesure et ce qu'il est convenu d'appeler le sens des valeurs, qu'en est-il ? On nous apprend que, aux Etats Unis en tout cas, à partir de 5 ans, plus de la moitié des enfants utilisent régulièrement un ordinateur ou un tablette, proportion qui passe à 95% pour les teens agers (12 à 17 ans) et que 80% zonent sur les réseaux sociaux. Et, de fait, nous avons tous croisé, ces derniers temps, des ados plongés dans leur smartphone et dont les parents tentaient, vaille que vaille mais sans y parvenir, de limiter le temps d'accès à Internet. Se demandant jusqu'à plus soif ce qu'ils pouvaient bien fabriquer avec leurs copains, pour y passer tant de temps.
Et on ajoute, sans le démontrer cependant, que ces jeunes digiborigènes souffrent d’une incapacité à lire attentivement, sont surchargés d’informations au point de ne plus savoir comment s’organiser, et parce qu’ils font 50 choses en même temps, sont incapables de se concentrer et d’apprendre.
N'en doutons pas, Internet va redéfinir l'intelligence, pas de raison qu'il la fasse disparaître. François Taddei, chercheur en génétique, explique que la forme de cohérence qui nous permettait de juger du niveau d'intelligence de quelqu'un n’est déjà plus pertinente. « Il nous faut apprendre à vivre avec des informations instables, des réponses partielles, dans un monde mouvant. » Il voit dans Internet « une chance de combiner toutes nos intelligences ». Pas de doute possible, de nombreux travaux le prouvent, on est plus intelligent à plusieurs : la dernière étude en date fait valoir qu’un groupe dominé par une ou deux personnes est moins capable d’aboutir à une solution que lorsque la distribution de l’expression se fait de façon plus égale. Internet bouscule nos certitudes, remet en cause la transmission et la répartition du savoir et, forcément, nous déstabilise, voire nous inquiète.
Ceci étant, ceux qui sont arrivés jusqu'ici l'auront compris : cet article est une vraie provocation ! Au pays du "8 secondes par page", une telle diatribe n'a pas lieu d'être et se révèle totalement anachronique. Mieux, elle n'y a pas sa place. Et pourtant, Internet me permet, en tout impunité, voire en parfaite désinvolture, de me livrer à l'exercice, voire d'y prendre un certain plaisir ! Celui des mots "presque" nus ... même si l'article s'habille, par souci de correction, de pas mal de liens vers les écrits qui l'ont soutenu. Et qui sait, il y aura peut-être même quelques lecteurs qui, parvenus à ce niveau du texte, feront, eux aussi, mentir les prévisionnistes alarmistes : non, Internet ne rend pas forcément idiot, mieux, il incite à "prendre la plume", chose que je n'aurais pas forcément faite sans ce blog !



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Notes

(1) Dans Phèdre de Platon (pages 120 à 124, traduction de Victor Cousin)

PHÈDRE.
Plaisante question. Mais dis donc ce que tu as appris des anciens ?
SOCRATE. J'ai entendu dire que près de Naucratis, il y eut un dieu, l'un des plus anciennement adorés dans le pays, ... ce dieu s'appelle Theuth. On dit qu'il a inventé le premier les nombres, le calcul, la géométrie et l'astronomie ; les jeux d'échecs, de dés, et l'écriture. L'Égypte toute entière était alors, sous la domination de Thamus... Theuth vint ... trouver le roi, lui montra les arts qu'il avait inventés, et lui dit qu'il fallait en faire part à tous les Égyptiens, Celui-ci lui demanda de quelle utilité serait chacun de ces arts, et se mit à disserter sur tout ce que Theuth disait au sujet de ses inventions, blâmant ceci, approuvant cela. Ainsi Thamus allégua, dit-on, au dieu Theuth beaucoup de raisons pour et contre chaque art en particulier. Il serait trop long de les parcourir ; mais lorsqu'ils en furent à l'écriture : Cette science, ô roi! lui dit Theuth, rendra les Égyptiens plus savants et soulagera leur mémoire. C'est un remède que j'ai trouvé contre la difficulté d'apprendre et de savoir. Le roi répondit : Industrieux Theuth, tel homme est capable d'enfanter les arts, tel autre d'apprécier les avantages ou les désavantages qui peuvent résulter de leur emploi; et toi, père de l'écriture, par une bienveillance naturelle pour ton ouvrage, tu l'as vu tout autre qu'il n'est : il ne produira que l'oubli dans l'esprit de ceux qui apprennent, en leur faisant négliger la mémoire. En effet, ils laisseront à ces caractères étrangers le soin de leur rappeler ce qu'ils auront confié à l'écriture, et n'en garderont eux-mêmes aucun souvenir. Tu n'as donc point trouvé un moyen pour la mémoire, mais pour la simple réminiscence, et tu n'offres à tes disciples que le nom de la science sans la réalité; car, lorsqu'ils auront lu beaucoup de choses sans maîtres, ils se croiront de nombreuses connaissances, tout ignorants qu'ils seront pour la plupart, et la fausse opinion qu'ils auront de, leur science les rendra insupportables dans le commerce de la vie.
.........
PHÈDRE. 
Tu as raison de me reprendre, et il me semble qu'au sujet de l'écriture le Thébain a raison.
SOCRATE.
Celui donc qui prétend laisser l'art consigné dans les pages d'un livre, et celui qui croit l'y puiser, comme s'il pouvait sortir d'un écrit quelque chose de clair et de solide, me paraît d'une grande simplicité ...
PHÈDRE.
C'est fort juste.
SOCRATE. Car voici l'inconvénient de l'écriture, mon cher Phèdre, comme de la peinture. Les productions de ce dernier art semblent vivantes; mais interrogez-les, elles vous répondront par un grave silence. Il en est de même des discours écrits : vous croiriez, à les entendre, qu'ils sont bien savants; mais questionnez-les sur quelqu'une des choses qu'ils contiennent, ils vous feront toujours la même réponse. Une fois écrit, un discours roule de tous côtés, dans les mains de ceux qui le comprennent comme de ceux pour qui il n'est pas fait, et il ne sait pas même à qui il doit parler, avec qui il doit se taire. Méprisé ou attaqué injustement, il a toujours besoin que son père vienne à son secours; car il ne peut ni résister ni se secourir lui-même.

(2) Conrad Gesner, Bibliotheca universalis, Zürich, 1545, sig.*3v, cité dans : Blair, Ann. “Reading strategies for coping with information overload ca.1550-1700″ in Journal of the history of ideas, vol. 64, n° 1, (Jan. 2003), p. 11-28

(3) Ce projet abouti en 1545 avec la publication chez Froschauer de la Bibliotheca universalis, où ils recensent 10 000 œuvres de 3 000 auteurs différents, par ordre alphabétique d’auteur. Pandectarum sive partitionum universalium libri XIX., publié en 1548, est le second tome de cette Bibliotheca universalis. Cette fois-ci, l’ouvrage comprend également des écrits en langues vulgaires. Les œuvres ne sont plus classées alphabétiquement, mais par discipline. Cet arrangement systématique répond à une division des savoirs qui est présentée sous forme d’un tableau dans le livre même.
Source Bibulyon

(4) ... ce qui peut sembler un paradoxe. Cette inquiétude est exprimée par Henri Estienne dans deux petites dédicaces à Gesner en grec et en latin : Néanmoins il faut maintenant louer ta volonté/ de sauver les textes que tu peux du naufrage.

(5) Dans The Salmon of Doubt (2002),  l'écrivain Douglas Adams explique que ce qui existait déjà quand nous sommes nés nous semble normal, qu'on se jette avec avidité sur tout ce qui apparaît avant nos 35 ans, et enfin, qu'on se méfie de tout ce qui est inventé après.

(6) « Pour moi, comme pour d'autres, le Net est devenu un média universel, le tuyau d'où proviennent la plupart des informations qui passent par mes yeux et mes oreilles. Les avantages sont nombreux d'avoir un accès immédiat à un magasin d'information d'une telle richesse, et ces avantages ont été largement décrits et applaudis comme il se doit. [...] Mais cette aubaine a un prix. [...] Les médias ne sont pas uniquement un canal passif d'information. Ils fournissent les bases de la réflexion, mais ils modèlent également le processus de la pensée. Et il semble que le Net érode ma capacité de concentration et de réflexion. Mon esprit attend désormais les informations de la façon dont le Net les distribue : comme un flux de particules s'écoulant rapidement. Auparavant, j'étais un plongeur dans une mer de mots. Désormais, je fends la surface comme un pilote de jet-ski. »
Cité par le JDN

(7) Les quelque deux cent mille informations visuelles qui parviennent au cerveau toutes les secondes sont beaucoup plus difficiles à mémoriser, parce qu’elles ne lui parviennent pas avec la même cadence, avec la même cohérence : publicités intempestives, dédales de liens hypertextes…, sur Internet beaucoup trop de données nous font perdre le fil, interrompent nos processus cérébraux. Cela se traduit directement par une surchauffe de notre mémoire de travail, celle qui nous permet, par exemple, de retenir quelques secondes un numéro de téléphone, une date, nécessaires pour enchaîner l’action suivante : téléphoner, griffonner une note dans un agenda… S’il est possible d’enchaîner rapidement ces actions, comme en « pilotage automatique », il est surhumain d’essayer de tout faire à la fois. Et pourtant, c’est ce type d’effort qu’Internet exige de notre cerveau. Et en jet continu. « Cela dit, précise François Taddei, chercheur à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), le corpus de savoir de l’humanité est immense, et plus personne ne peut prétendre tout connaître, comme au temps de Diderot. » L’apprentissage scolastique, l’intelligence du « par coeur » n’ont plus cours. La question n’est donc plus de mémoriser le savoir, d’autant que « le savoir est disponible partout, tout le temps ».
Source Psychologies
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