lundi 20 octobre 2014

MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : BENJAMIN CONSTANT (1)


Si vous pensez à Benjamin Constant comme à un homme politique et/ou, bien sûr, comme à l'auteur d'Adolphe, vous êtes dans le vrai, certes mais vous ne savez pas encore tout !! En effet, il a existé un autre Benjamin Constant, célèbre en son temps, et pourtant oublié de nos jours, et ce dernier était ... peintre. Il connut en son temps la gloire en France et un succès fulgurant de l'autre côté de l'Atlantique. Ce coloriste hors pair était un fervent admirateur de Delacroix, et se passionna comme lui, à la suite d'un voyage en Espagne et au Maroc, pour les sujets orientalistes. Puis ceux-ci étant quelque peu démodés, il devient portraitiste de la bonne société parisienne, londonienne, américaine et canadienne. Injustement tombé dans l'oubli, il fait l'objet d'une superbe réhabilitation à travers une exposition, labellisée d'intérêt national par le Ministère de la Culture, et organisée dans le cadre du FRAME (French Regional American Museum Exchange), en co-production entre le Musée des Augustins de Toulouse et le Musée des beaux-arts de Montréal. Rien que des gages de qualité et nous n'avons pas hésité à improviser un petit week-end toulousain, pour aller découvrir cette passionnante rétrospective.


L'exposition, commencée le 4 octobre à Toulouse y dure jusqu'au 4 janvier, puis elle partira à Montréal où elle se tiendra du 31 janvier au 31 mai 2015 : l'occasion de partager nos impressions avec nos amis canadiens !!

Je vais dans un premier temps m'intéresser au personnage. Ce "toulousain né à Paris" (en 1845), puisque fils d'un géographe travaillant à la capitale, perd sa maman à deux ans. Son père revient alors à Toulouse où il confie l'enfant à ses deux soeurs : il est donc élevé par ses tantes. La famille est de fortune modeste mais de condition honorable. Le jeune va au collège, puis commence des études de droit qu'il ne finira pas : en 1859, avec l'autorisation de son père (Constant ne sera jamais un peintre maudit !), il entre aux Beaux-Arts de Toulouse et y suit pendant 6 ans des cours dans la classe de Jules Garipuy, un élève de Delacroix. Il reçoit dès 1862 sa première commande, deux tableaux pour le couvent des Capucins de Toulouse, et, doué et primé, il cumule les succès. Au point qu'il décroche en 1866 le grand prix municipal de peinture de la ville et se voit attribuer une subvention annuelle de 1800 francs, renouvelé sur 3 ans, lui permettant de poursuivre ses études aux Beaux-Arts de Paris. Il ne réussit pas, malgré deux tentatives, à décrocher le Prix de Rome, mais obtient dès 1869 un achat de l'Etat, ce qui lui permet un début de carrière prometteur.

En 1870, il rejoint deux amis peintres à Tanger, mais doit rapidement rentrer à Paris pour s'engager comme soldat dans la guerre Franco-Prussienne, dont il ne rentre que début 1871. En mars il épouse une jeune institutrice : malade, elle lui propose de faire avec elle un voyage en Espagne, elle a quelques économies et veut profiter d'une vie qu'elle pressent courte (elle mourra en octobre 1873). Madrid, Grenade, Cordoue, Tolède, pour Constant c'est la révélation. Il rencontre Mariano Fortuny, puis un ami de son père, archéologue, invite le couple à Tanger, où ils passeront 18 mois. De là, il participera à une expédition au Maroc qui lui laissera aussi de beaux sujets de toiles.
Dès lors, après son retour en France, il commence à s'imposer comme "peintre orientaliste" à une époque où l'exotisme d'un Orient fantasmé et à coloniser plait fortement.
En 1875, il fait ce qu'il est convenu d'appeler un "beau mariage", puisqu'il épouse la fille d'Emmanuel Arago : Adolphe Thiers et Jules Grévy sont leurs témoins ! Une belle entrée dans la "bonne société" qui lui vaudra nombre de commandes intéressantes. Il continue durant de longues années à peindre dans cette veine orientaliste qui fait son succès. Honneurs, commandes officielles, chantiers décoratifs, sa carrière est bien lancée.


En novembre 1888, il entreprend un voyage outre Atlantique : d'abord New-York où il réalise des portraits, et où il reviendra de nombreuses fois durant les années suivantes, puis Montréal. Cette nouvelle clientèle apprécie surtout ses talents de portraitiste et nombre de ses toiles sont aujourd'hui encore aux Etats-Unis.
Sa carrière dès lors se tourne plutôt vers le portrait "mondain" : les lords anglais, le Duc d'Aumale, la reine d'Angleterre et même, en 1899, le Pape Léon XIII, sa clientèle est on ne peut plus "select" ! 
En 1900, son fils Emmanuel meurt d'une pneumonie à peine âgé de 23 ans. Cette perte lui porte un coup dont il ne devait pas se relever. Il part en Italie, visite Milan, Florence (qui lui commande son autoportrait pour la Galerie des Offices), Rome mais cela n'apporte aucun adoucissement à sa douleur. Il répète "Mon fils m'appelle, j'irai bientôt le rejoindre". En 1901, il contacte un refroidissement qui dégénère en influenza, et ses forces commencent à décliner. Il décède le 26 mai 1902, à l'âge de 57 ans, déclarant "Je meurs en artiste, entouré de jolies femmes".


Ses funérailles sont prestigieuses, avec les honneurs militaires dus à ce commandeur de la Légion d'Honneur. Dans la foule qui l'accompagne à sa dernière demeure, on compte nombre de ministres et de célébrités des Arts. Son épouse, qui recevra des condoléances royales et même papales, s'emploie à promouvoir l'oeuvre de son mari, mais elle meurt à son tour, à la suite d'une fuite de gaz, en 1908. Benjamin Constant tombe alors peu à peu dans l'oubli. Ce n'est que la mode et la redécouverte des orientalistes à la fin des années 90 qui a fait remonter sa cote, d'autant qu'il est certainement l'un des plus talentueux de cette "école".


Très fier de ses origines toulousaines - "Tout le monde ne peut pas être de Toulouse ... ou en revenir !"- l'homme était jovial, talentueux et pour par une joie de vivre et une ambition qui le caractérisent. En visite dans son atelier de Pigalle, un vrai repère oriental baigné d'une lumière crépusculaire même en plein jour, un journaliste du New York Times écrit "Il est assez petit de tailler, grassouillet et de teint clair, sans barbe ni moustache, et il porte un pince-nez. L'homme est loquace, et sa conversation s'anime rapidement [...] avec la voix chaude et dorée qui est l'apanage d'un méridional" (1). On apprécie son naturel "latin", ses yeux vifs et mobiles, sa bonhomie et sa gaieté. "Rien en lui d'apprêté, de théatral ; simple d'allures, il a l'accueil bienveillant qui met tout de suite à l'aise. Les yeux flambent, le front, très grand, vit et pense ; la physionomie est brûlée d'enthousiasme, dévorée par de viriles et grandioses ambitions d'Art." (2)
Barbu et volontiers blagueur, Ben, comme l'appelle ses amis, brosse en chantant ses plus grandes toiles, c'est un travailleur infatigable qui réplique avec humour à celui qui lui demande quelle est sa peinture favorite "ma prochaine, toujours la prochaine !!" (3) Mais c'est aussi un homme du monde, qui fait merveille dans les salons, brillant causeur, soigné, rasé de frais, il aime faire des discours et est comme un poisson dans l'eau au milieu des "officiels". Son atelier est le rendez-vous des artistes, écrivains, députés et ministres.


C'est encore un homme de plume (lui aussi, comme son homonyme) : il aime prendre position dans les journaux sur l'évolution de l'art qui caractérise son époque. La désaffection pour la peinture d'histoire et la concurrence toujours plus grande de l'Impressionnisme, l'amènent à prendre position et son intransigeance à l’égard du modernisme le range du côté des "réactionnaires". Commentateur de l'Exposition Universelle de 1889, il écrit avec consternation "Deux courants passent en ce moment aux antipodes de l'art. Le premier prend sa source dans le besoin de tout faire, c'est l'école du terre à terre, de l'instantané" Il veut bien sûr parler du réalisme qu'il n'affectionne guère. Mais l'impressionnisme l'énerve encore plus : "le second provient d'un besoin effréné de réclame, d'une bonne dose d'impuissance, de la prétention de renouveler l'art". Et même son "compatriote" le toulousain Henri Martin ne trouve pas grâce à ses yeux ; il raille son style post-impressionniste "Pourquoi faut-il [...] que tout trépide dans l'air, donnant la sensation d'un cinématographe ?".


Quoique fort célébré pour ses peintures orientalistes et ses grandes compositions historiques, il veut gagner son indépendance financière et déclare sans honte "je m'adonne au portrait car il n'y a qu'avec les portraits que nous puissions gagner de l'argent". Il ajoute "Heureusement, quelques bons milliardaires (il est à Washington quand il écrit cela) me demandent à se faire peindre [...] et alors c'est du travail sur la planche avec de la belle galette !". Pour un portrait, il prend 20 000 dollars.

Loin de sombrer dans l'exotisme facile, en faisant de cette scène de deuil une manifestation d'hystérie collective, Benjamin Constant va ici à l'essentiel : il dédramatise l'événement en choisissant un format allongé et en limitant les protagonistes entourant le cadavre à quatre personnes. Danc cet espace où dominent les lignes horizontales, le cadavre est étendu, légèrement en biais.  Près du tapis sur lequel il repose, on a placé les armes et le drapeau du mort. Sa tête repose sur la selle de son coursier favori. La gamme des couleurs est volontairement froide, des blancs, des teintes douces, sans pour autant être triste. La lumière qui vient de la droite est souple, pas du tout crue, elle effleure la scène paisible. C'est un deuil digne et réaliste qui nous est présenté ici, non exempt d'une certaine poésie.

Et déplore que ses grandes peintures, qui demandent des mois de travail, se vendent si mal, ou pire, lui restent sur les bras, comme son superbe Jour des funérailles que sa veuve finira par offrir à la ville de Paris, en changeant le titre pour ne pas avouer qu'il s'agissait là d'une toile que son époux n'avait pas pu vendre.
Et c'est finalement un portrait, celui de son fils André, qui lui vaudra la médaille d'honneur au salon des artistes français de 1896. Mais c'est à sa période orientaliste que l'exposition consacré l'essentiel de sa présentation et lui rend ainsi, réellement, hommage.

A SUIVRE
MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : LE COLORISTE (2)
MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : CONSTANT, PEINTRE D'HISTOIRE (3)
MERVEILLES ET MIRAGES DE L'ORIENTALISME : LA SENSUALITÉ DE L'ORIENT (4)


C'est aussi un ardent défenseur du Salon, que certains vouent aux gémonies "Le Salon est notre seul moyen d'édition, par lui nous acquérons l'honneur, la gloire, l'argent. C'est le gagne-pain de beaucoup d'entre nous." (4)
Grand admirateur de Delacroix, il estime aussi très fort Rubens, Watteau, et aussi Turner, tous pour leur science de la couleur.


(1) Rowland Strong Living French Artists I : Benjamin Constant and His Home, The New York Times du 4 mars 1899. Admirable orateur, dans le feu de la conversation, il zézayait, comme le note un chroniqueur contemporain, Camille Legrand dans la Quinzaine Parisienne de la Revue illustrée du 15 décembre 1896 page 307.
(2) Angelo Moriani "Benjamin Constant" dans Album Moriani, figures contemporaines, Paris 1896, volume 2
(3) MH Spielmann, Catalogue of a collection of portraits by benjamin Constant, Londres 1899 page 7.
(4) Le peintre, cité dans Équivoques - Peintures françaises du XIXe siècle catalogue sous la direction d'Olivier Lépine, Paris 1973

vendredi 17 octobre 2014

LA SALLE DU TRÉSOR DU PALAIS COSTABILI DE FERRARE


Le musée d'Archéologie de Ferrare, installé dans le palais Costabili, est exceptionnellement bien agencé, riche et présenté de manière à la fois didactique et esthétique. Il est immense et je ne vais pas vous infliger toute sa visite : on en voit assez bien les principales richesses sur le site officiel. Je m'arrêterai juste à la salle dite du Trésor, une pièce à l'écart du palais, donnant sur les jardins, sans doute destinée à l'origine à être un salon de musique ou une bibliothèque. Le plafond de la salle, lumineuse et fort aérée, fut décoré entre 1503 et 1506 par Benvenuto Tisi, dit Il Garofalo, un des peintres les plus éminents de l'école ferraraise à la Renaissance. Restauré récemment, il présente dans toute sa splendeur chromatique un décor peint à fresque inspiré de la célèbre Chambre des Époux de Mantegna à Mantoue, toute proche. 


La pièce est rectangulaire et ce plafond, comme un ciel au-dessus de l'espace central, s'ouvre vers les nues par un large balcon aux balustres de pierre, sur lequel reposent des tapis orientaux aux teintes soutenues. L'ensemble constitue comme un jardin clos, un espace luxueux destiné à recevoir à la fraîcheur et loin des bruits de la ville, les hôtes de luxe du propriétaire du palais, Antonio Costabili, personnalité de premier plan à la cour du duc Ercole 1er d'Este, secrétaire de Ludovic le Maure et ambassadeur des Este à Milan.


Une assemblée de personnages élégants et raffinés, tenant souvent des instruments de musique, s'appuient sur la rambarde, s'éparpillant avec naturel autour de ce puits de jour. Chapeaux à plumes, coiffures à résille pour les dames, tissus somptueux, c'est comme une vitrine de l'aristocratie du siècle, proclamant avec désinvolture et élégance son amour pour l'art, la musique, la littérature et la poésie. 


Ils lisent, déchiffrent des partitions, devisent et débattent avec un grand sérieux de sujets forcément élevés. Des personnages enturbannés évoquent des maures et autres princes musulmans, dont la présence est attestée à la cour de Ferrare au XVIème siècle. 


Le ciel est d'un bleu éclatant, parsemé de quelques nuages pommelés, et de lourdes guirlandes de fleurs et de fruits relient les bords du balcon aux côtés d'une sorte de coupole à 12 côtés, qui semble surmonter la scène de son dais de bois sculpté et doré. 


D'incontournables puttis assistent avec bienveillance à ces joutes brillantes, le ventre à l'air et l'air réjoui !!


En 1517, la peinture du plafond a été raccordée aux parois internes de cette vaste salle par des décorations en forme de médaillon ornant des pendentifs triangulaires. Dans les lunettes ainsi ménagées, furent peintes en grisaille, comme des hauts reliefs, des scènes mythologiques et d'histoire de la Rome antique, parmi lesquelles le mythe d'Eros et Anteros, inspiré de l'oeuvre de l'humaniste Celio Calcagini. Ce dernier, proche du Garofalo, était un ami intime de Costabili, prouvant s'il en était besoin, la culture du commanditaire.

lundi 13 octobre 2014

L'HERMIONE : ALLER - RETOUR

 

A la fin des années 1770, une série de quatre frégates est mise en chantier dans l'arsenal de Rochefort sur une cale de construction proche de la Corderie Royale : la Courageuse, la Concorde, la Fée et, en 1778, l'Hermione. C'est une frégate dite légère, rapide et maniable : 65 mètres de longueur hors tout,  et une voilure de 1500 m2 répartie sur trois mâts, l'Hermione est équipée de 26 canons tirant des boulets de 12 livres, d'où son nom de "frégate de 12". Il fallut à l'époque 11 mois de travail pour des centaines de charpentiers, forgerons, perceurs, cloueurs, calfats... bagnards... pour terminer le navire (35 000 journées de travail). Entre mai et décembre 1779, le navire est testé avec succès dans le golfe de Gascogne sous le commandement du jeune lieutenant de vaisseau Louis-René-Madeleine de Latouche-Tréville (futur vice-amiral et commandant en chef de la marine de Napoléon). L’Hermione réalise alors une brillante campagne au large des côtes françaises, capturant avec audace plusieurs corsaires anglais et de nombreux navires marchands.


Après la guerre de Sept Ans (1756-1763), la Grande-Bretagne imposa des taxes à ses treize colonies d’Amérique du Nord sans les consulter. Les colons américains se révoltèrent et protestèrent auprès du roi George III et du Parlement de Londres. La métropole envoya des troupes pour mater la révolte. Les représentants des colonies réunis à Philadelphie adoptèrent la Déclaration d’indépendance le 4 juillet 1776. Après une série de revers de l’armée continentale commandée par George Washington, la guerre contre la Grande-Bretagne tourna à l’avantage des Américains. Les insurgés reçurent l’aide de volontaires français puis de la France de Louis XVI, de l’Espagne et des Provinces-Unies. La France s'engagea d'abord dans la guerre d'indépendance américaine par la fourniture de matériel et d'aides en faveur des insurgés. Elle s'engagea ensuite officiellement en 1778. En janvier 1779, le tout jeune  Gilbert Motier, marquis de La Fayette, qui était s'était déjà porté volontaire au service de la cause américaine, revient en France où il s'efforce d'obtenir pour elle le soutien officiel de son pays. Il réussit à convaincre le roi Louis XVI et son état-major d'apporter une aide militaire et financière aux troupes du Général Washington. Le 21 mars 1780, le jeune major général de La Fayette embarque à bord de l'Hermione dans le port de Pauillac et, 38 jours plus tard, il rejoint le général Washington pour lui annoncer l'arrivée imminente des renforts français. Dix-huit mois plus tard, les insurgents américains, auxquels s'est joint La Fayette remportent dans la baie de la Chesapeake sur mer, puis à Yorktown sur terre des victoires décisives avec l'appui des troupes françaises conduites par Rochambeau et de Grasse.


En février 1782, alors que la guerre a basculé en faveur des insurgés américains que Louis XVI soutient, la frégate regagne la France. Elle fait un petit détour par la golfe du Bengale pour renforcer l'escadre de Pierre André de Suffren dans le conflit avec les Britanniques et, la paix signée, retourne à Rochefort en avril 1784. Durant la période révolutionnaire la frégate, amarrée à Nantes, reprend du service contre l'Angleterre, ennemie jurée de la France révolutionnaire après l'exécution du roi. Malheureusement, le 20 septembre 1793, commandée par un équipage peu expérimenté, elle sombre à la sortie de l'estuaire de la Loire, fracassée contre des rochers au large du Croisic, sur le plateau du Four. 


Et voilà qu'en 1992, une association de doux rêveurs se crée à l'initiative de quelques membres du Centre International de la Mer installé à la Corderie Royale et de plusieurs élus de la Ville de Rochefort. L'Association Hermione-La Fayette projette de reconstruire la frégate à l'indentique. L'affaire est d'autant plus compliquée que les plans du navire ont disparu et il faudra racheter aux anglais, excusez du peu, les plans d'une autre frégate identique qu'ils avaient capturée et dont ils avaient, en bons espions "industriels" relevés toutes les caractéristiques techniques afin de s'en inspirer. Il faut aussi trouver des financements, et à l'époque le projet n'est guère crédible, et lancer un appel d'offres pour identifier et retenir un constructeur. A partir de 1997, le chantier commence grandeur réelle, et durant 17 années, des millions de visiteurs (4 au total) défileront devant la coque de plus en plus haute de ce rêve prenant, de mois en mois, forme et réalité. Jusqu’à la mise au printemps dernier, et le recrutement d'un vrai équipage pour, enfin, joindre de nouveau les côtes américaines durant l'été 2015. Depuis la mise à l'eau, la frégate est, comme en 1779, "testée dans le Golfe de Gascogne" et une escale bordelaise a été programmée, et même rallongée vu le succès des réservations pour la visite, du 7 au 13 octobre de cette année. Il eut été plus logique d'ancrer l'Hermione à Pauillac, mais il est sûr qu'il y aurait eu moins de visiteurs que dans le Port de la Lune !


Nous devions suivre la frégate lors de son passage à hauteur de nos côtes lors de son voyage vers Bordeaux : mais le "promène-couillons" auprès duquel nous avions réservé notre passage s'est ému du temps pourri qui régnait ce jour-là sur l'estuaire et, un peu frileusement, a annulé la sortie : nous avons donc regardé passer le navire de loin (plus de 4km), car après la traversée de la passe de la Mauvaise et avoir longé la côte royannaise le bateau a piqué, quoi de plus normal, vers Pauillac. Suivi, comme il se doit par une escouade des petits navires, collés à son bord et qui eux, n'avaient pas eu peur de la houle.



A Bordeaux, il faisait à son arrivée aussi gris qu'ici et, malheureusement, elle est entrée dans le Port de la Lune sans voile. Nous n'y étions pas, mais le nombre d'admirateurs le long des quais et de visiteurs qui ont visité durant tout le séjour bordelais était impressionnant. Et, forcément, très lucratif : ainsi, chacun participe un peu par son billet d'entrée, au futur voyage américain, un budget de 3 000 000€ dont il manque encore 500 000€. On dit que notre Madame Royale se serait entremise auprès de américains pour obtenir quelques subsides ... pas très royal ça !



Quant aux membres de l'équipage, ils ont tiré leur canons, ils ont chanté, ils se sont vêtus de beaux atours et, surtout, ils ont accueilli les foules compactes venues visiter leur jolie frégate.


Au retour, notre promène-couillons s'est encore "dégonflé", arguant cette fois-ci d'horaires de marées peu commodes pour organiser une virée. Il faut savoir qu'en nos ports d'estuaire, les sorties doivent suivre le flux et le reflux et qu'on ne peut risquer de se trouver face au chenal d'entrée à marée basse au risque de rester coincé en mer durant 6h. Admettons, mais je crois que les raisons de ces réticences sont à chercher dans le peu d'attrait des maîtres du navire pour suivre un bateau de parade.


Il ne nous restait plus qu'à suivre le chemin de la frégate sur marine traffic et de nous armer, comme à l'aller, de zoom et longue vue pour en profiter au mieux. Avec, cette fois-ci, du soleil en prime ! Mais une voilure nettement plus réduite, à contre-jour et toujours d'aussi loin !!


Bon vent belle Hermione, et bientôt l'Amérique .... Juste là-bas, après la ligne d'horizon...


Beaucoup de photos et d'infos sur le site de Sud-Ouest

dimanche 12 octobre 2014

L'ESPOIR SELON STOCKHOLM


Le prix Nobel de la Paix décerné à deux personnes de nationalités en conflit parfois latent, parfois aigu, que voila un bien beau symbole. Les deux puissances nucléaires rivales ont échangé des tirs meurtriers cette semaine dans la région disputée du Cachemire.  Et après les bombardements qui, selon les autorités, ont tué 17 civils le long de la frontière indo-pakistanaise, l’Inde a menacé jeudi son voisin d’une escalade militaire dans la région. Il faut avouer que ce double prix n'en a que plus de poids, un signe fort et qui permet aux deux lauréats du Nobel de projeter d’inviter à la cérémonie de remise du Nobel le 10 décembre à Oslo les chefs de gouvernement des deux pays.


Le prix Nobel de la Paix accordé à deux personnes œuvrant pour la défense de l'éducation des enfants, que voilà une belle cause ! Défendre le droit des enfants, mettre l'accent sur l'accès à l'éducation, insister sur l'importance de l'éducation, que magnifique combat. Un Nobel de l'éducation pour la paix, en saluant ceux et celle qui s’engagent partout dans le monde, parfois dans des situations très difficiles et en danger, pour garantir les droits humains fondamentaux à l’éducation, c'est une mobilisation qui mérite d'être mondiale. L'annonce du prix m'a rappelé ce superbe film "Sur le Chemin de l'Ecole" de Pascal Plisson qui m'avait tant impressionnée : un document exceptionnel de générosité, de beauté et d'émotion qui conte combien il est difficile, parfois, d'accéder au savoir et qui nous montre des enfants qui ont toujours le sourire aux lèvres. Une superbe leçon de courage et de bonheur, une très belle réflexion sur l'importance de l'accès à l'école. Et faire du combat pour la scolarisation de tous, garçons et filles, et contre le travail des enfants un prix Nobel de la Paix, c'est aussi rappeler que  les attaques contre les écoles sont des attaques contre la paix !


Le prix Nobel de la Paix offert à un homme ET à une femme, que voilà une déclaration fondamentale. Mettre une jeune fille au cœur du débat pour l'éducation, c'est aussi soutenir que l'accès des femmes au savoir ne permet pas seulement de transformer leur vie, mais aussi  celle des communautés et  des peuples. Un enfant dont la mère sait lire a 50 % de chances supplémentaires de survivre après l’âge de cinq ans. Rappeler par la même occasion que le droit à la scolarisation est loin d'être universel et que pour certains c'est encore une chance qu'ils n'auront jamais, c'est une cause fondamentale et prioritaire pour soutenir et aider celles et ceux qui seront demain les décideurs de notre planète. Ensemble. Pour un monde plus équilibré.


Le prix Nobel de la Paix délivré à deux personnes de religions différentes qui ont trop souvent engendré l'extrémisme, que voilà un propos optimiste. Inciter les individus, au-delà des clivages religieux, à unir leurs combats pour le mieux être de l'humanité, est le plus beau message de paix que l'on puisse proclamer en nos temps perturbés. Placer la barre au-dessus des conflits doctrinaux pour une quête absolue et mondiale d'accès de tous à l'éducation contredit les défaitistes de tous poils et les alarmistes tentés par le repli sur soi : c'est une réaction de saine confiance qui doit donner à l'humanité foi en son avenir en ces périodes troublées.


Le prix de Nobel de la Paix attribué à une toute jeune fille de 17 ans enfin, que voilà une élégante provocation de la part de "vieux" messieurs et dames, forcément chenus et respectables ! Imaginer que toutes ces têtes blanches et grisonnantes ont décidé de délivrer la plus belle récompense mondiale à une toute petite gamine, après longue et grave réflexion dans un cénacle de gens chenus, c'est totalement magique ! Tellement improbable et pourtant si réel. Une jeune fille à peine sortie de l'enfance proposée en modèle à tous les jeunes de la planète, voilà bien un message qui ne peut que faire mouche auprès d'eux. Pour leur dire qu'ils sont à l'âge de tous les espoirs, de tous les enthousiasmes, de tous les combats et qu'ils ont raison d'en être.
Quand le monde entier salue le combat de Malala Youzafsai pour le droit des filles à l'éducation à travers le monde, son engagement depuis l'âge de 11 ans contre l'analphabétisme, la pauvreté et le terrorisme, admire son courage et sa détermination, il y a, forcément un appel aux forces de demain. C'est un signe fort contre la "bof attitude" : quel beau message à toutes les jeunes générations qu'un excès de confort et de facilités pourraient rendre cyniques ou défaitistes. Quel bel appel à la mobilisation vers ceux qui pourraient être tentés de choisir la facilité, la passivité et sombrer dans un "à quoi bon" par trop confortable et moritfère. Quel magnifique exemple pour leur dire que leurs combats sont importants, voire vitaux pour la planète, qu'ils doivent se mobiliser, se révolter, s'engager, croire en ces lendemains meilleurs qu'ils doivent avoir envie de construire. Pour affirmer, avec eux, qu'ils changeront le monde.

jeudi 9 octobre 2014

MONTAUBAN : D' INGRES À HARAMBURU


Petite virée automnale vers Toulouse, puis le Gers : au passage, nous décidons un arrêt à Montauban pour visiter une exposition joliment intitulée le Bestiaire d'Ingres et consacrée aux dessins d'animaux du peintre montalbanais. Fort de 4500 dessins autographes du maître de l'Odalisque, le musée les présente par roulement et par thème, par souci de conservation. Mais il faut bien l'avouer Ingres n'est pas vraiment un peintre animalier et les croquis exposés nous ont laissés un peu sur notre faim. 
Malgré une présentation attrayante, émaillée d'animaux prêtés par le musée d'Histoire Naturelle de la ville ...


... malgré la petite peinture d'un certain Alaux représentant Ingres dans son atelier en 1818, afin de nous prouver qu'il avait un chat... l'ensemble se composait essentiellement d'esquisses rapides et rarement abouties.


La plus belle était certainement ce dessin de chien couché où l'on retrouve le talent de "portraitiste" de l'artiste ! Talent qu'on pouvait tout de même apprécier par ailleurs tout à loisir, car le musée possède une petite collection de toiles de qualité du maître.

Je venais tout juste de lire, avec amusement et intérêt, La dormeuse de Naples d'Adrien Goetz, - une histoire imaginaire consacrée à un chef d'oeuvre mythique disparu et dont nombre de peintres ont parlé, l'ayant aperçue chez l'artiste avant sa disparition - et j'étais particulièrement attentive aux réalisations du fervent admirateur de Raphaël.


Le Vœu de Louis XIII qui met sous la protection de la Sainte Vierge à son Assomption le Royaume de France, normalement dans la cathédrale de Montauban, était exposé dans le musée, entourée d'esquisses et autres preuves de l'inspiration d'Ingres quand il réalisa la toile  commandée par le ministère de l'Intérieur en 1820.

Réalisant une Vierge de l'Assomption, Ingres n'aurait pas dû inclure Jésus dans la scène, mais il admirait fort Raphaël et s'inspira de la Madone de Dresde, de la Vierge de Foligno, de la Madone du Grand Duc... ou encore de la Madone de Mackintosh dont il a réalisé cette copie dans les années 1800-1806.... même si la pose finale de la Vierge fut prise par Ingres lui même, complètement nu et juché sur un escabeau avec un chapeau dans les bras en guise d’enfant Jésus. Un dessin croqué par son ami Constantin rappelle cette anecdote.

D'inspiration à la fois religieuse et politique, la toile pouvait sembler un défi, et Ingres s'appliqua à l'affronter de façon magistrale. Tellement qu'elle plut fort aux parisiens qui voulaient la garder ! Les montalbanais eurent beaucoup de peine à la récupérer pour leur cathédrale.



Même si Montauban ne possède pas, au grand dam d'une touriste égarée qui s'en désolait bruyamment, l'Odalisque ou le Bain Turc, le musée présente, grâce à la donation de l'artiste, un ensemble non négligeable de toiles représentatives.


On y voit aussi, fort astucieusement présentée dans une salle à part, la reconstitution du décor créé par le maître pour le temple de Melpomène - petite construction destinée à orner le jardin d’hiver de la Villa pompéienne du prince Jérôme Napoléon -, La naissance des Muses. Invité à participer à cette aventure néo-grecque, l'artiste réalisa une œuvre atypique : une aquarelle collée sur une plaque de cuivre qui devait être nichée à l’arrière du temple, sur le fond extérieur de la cella (partie du temple qui abrite les statues des dieux). Présentée par le peintre au Salon de 1859 dans un encadrement conçu par Hittorff, cette œuvre, détachée avant la destruction de la Maison pompéienne en 1891, est aujourd’hui conservée au musée du Louvre. Montauban lui consacre une exposition explicative visible jusqu'en novembre.


Suite à la volonté de l'artiste de léguer à sa ville natale, outre ses dessins, nombre d'objets personnels, le Musée fut créé au milieu du XIXe siècle dans l'enceinte de l'ancien palais épiscopal de Montauban. C'est Armand Cambon, un peintre de la ville, élève d'Ingres, qui fut son exécuteur testamentaire et le premier conservateur du musée. Qui, du coup, présente aussi une reconstitution assez émouvante de l'atelier de l'artiste...


... où figure en bonne place le violon de celui qui fut, aussi, un remarquable instrumentiste. Petit clin d’œil à l'ami Jacopo, qui parle assez bien notre langue pour connaitre l'expression "avoir un violon d'Ingres" et a été ravi d'apprendre que le peintre jouait de cet instrument en virtuose !


Tout une salle enfin, montre les collections d'objets archéologiques de cet amoureux de Rome et fervent admirateur de l'Antiquité, qui eut la chance d'être directeur de l’Académie de France à Rome de 1835 à 1840.


Une des plus belles pièces de cette collection importante d'objets de fouilles, acquis sur place durant ses séjours romains, est pour moi cet Antineüs du IIe siècle après J.-C., d'une fort élégante facture classique.


Plus tard, le musée de Montauban s'est enrichi d'une deuxième collection d’œuvres d'un autre montalbanais célèbre : Bourdelle. Et la très grande salle qui lui est consacrée offre un panorama fort intéressant de l'oeuvre sculptée de l'artiste.


Près de 75 sculptures dont la plus célèbre est sans doute l'Héraklès, cent fois reproduit mais dont la ville possède l'exemplaire de plâtre, patiné par l'artiste, qui fut sans doute le premier jet de cette oeuvre qui fit scandale pour l'audace de sa pose.

Ma tapisserie préférée (quoique je les ai toutes aimées) : intitulée Marée Basse ... cette laisse de mer scintillante m'a fait rêver !!!

Mais la vraie et surprenante découverte de cette visite fut celle du peintre et lissier Jacques Haramburu. Il commença sa carrière dans les années 50, second grand prix de Rome en 1955, admirateur de Cézanne, Bonnard, Vuillard, Rothko ou Pollock, il abandonne rapidement la figuration et la couleur au profit d'une expression picturale très intérieure, exclusivement en noir et blanc. Il connait vite un réel succès mais se retire complètement des circuits artistiques en 1964, ne montrant plus rien hors de son atelier pendant 20 ans. C'est une période de quête intérieure, de "voyage immobile", à la recherche des fondements de sa pratique artistique. « Sans ce corps à corde, sans ce cordon ombilical coupé, réinventé, sécrété et retendu devant soi » déclare-t-il alors, « l’art, comme la vie, n’est-il pas qu’endormissement ? Ne devons-nous pas sans cesse réapprendre que la vie artistiquement entreprise est un combat avec la mort ? ».


La lumière espérée, Haramburu va la rencontrer à l’abbaye de Beaulieu, où répondant à l’invitation de la directrice de ce centre d’art contemporain, Geneviève Bonnefoi, il réalise une grande installation intitulée « Cheminements », composée de grands panneaux peints et d’éléments de matériaux divers déplacés chaque jour par lui-même en fonction du mouvement de la lumière. Puis, désireux d'aller encore plus loin, il redevient apprenti et, au milieu des années 80 il découvre la pratique de la tapisserie.


Il s'inscrit à l'ENAD d'Aubusson, apprend à faire des cartons et surtout à tisser lui-même pour mieux saisir toutes les possibilités de ce nouveau langage. Pas question de faire comme d'autres peintres, de donner ses toiles à "mettre" en tapisserie : il participe lui-même à l'élaboration du produit tissé et en mesure toutes les implications techniques au plus près. Cela donne des tentures d'une intensité particulière, très


Son travail est très fouillé et d'une infinie complexité : tout en superpositions, mêlant objets et fils précieux, il réalise des oeuvres d'une grande puissance spirituelle et d'une luminosité époustouflante. J'avoue avoir eu un vrai coup de foudre pour ses réalisations qu'il décrit ainsi : « Des lignes, des surfaces, des couleurs, des matières, se mêlent les unes aux autres comme des voix, s’entrecroisent pour tisser des chants qui s’enroulent. Elles citent des voix anciennes. Elles se citent, se relaient comme des lés de tissus, se font paroles décousues. Elles sont entendues dans leur partition particulière, les relations intimes qu’elles entretiennent avec le silence, les risques qu’elles prennent face au vide ».


Coup de foudre d'autant plus surprenant que j'avais vu sur le site l'annonce de cette exposition et m'étais dit "pouah, que c'est moche ce truc !! on n'ira sans doute pas le voir". Présenté dans les caves du palais épiscopal, dans une ambiance parfaitement appropriée à cette forme d'expression artistique, cet accrochage a été une vraie révélation.


Dédié à Jacopo, notre ami bolognais

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