mercredi 26 novembre 2014

JEFF KOONS, UN SACRÉ DÉGONFLÉ !!

La couverture de décembre 2014 de CdA

Connaissance des Arts de décembre 2014 : la rédaction a décidé de faire sa "une" sur l'exposition à Beaubourg de "l'artiste vivant le plus cher au monde" (1) : Jeff Koons. Cet ancien courtier en matière premières à Wall Street, l'homme se lance dans, je cite, l'art « en tant que vecteur privilégié de merchandising », autant qu'il devient courtier d'art (cela veut dire au passage qu'il en connait un brin sur les marchés et sur le "gonflage" des cotes !!) puis, on n'est jamais si bien servi que par soi-même, artiste. Cela se passe à la fin des années 80 : son lapin gonflable, suivi des Balloons Dogs et autres Puppys font bien vite parler de lui. Et, bien gérée, la cote monte, monte, monte !! Il épouse au passage une star du porno en 1991, dont il divorce en 1994, mais surtout, il met au point un système de production qui lui permet de faire "en grand" !! Actuellement son atelier, nous dit Connaissance des Arts, "a des allures de laboratoire de savant fou" (pas si fou que ça, mes amis, au prix où chaque objet sortant de là se vend, c'est plutôt la transmutation du plomb, pardon, du plastique, en or !). Une centaine d'assistants, revêtus de maques et de combinaisons blanches de protection "transportent sur des tables roulantes des homards géants ou des moulages en plâtre de statues antiques. Dans la section peinture, des jeunes gens au coude à coude mélangent des couleurs devant des nuanciers, juchés sur des échafaudages mobiles, travaillant méticuleusement avec de petits pinceaux... Dans le section sculpture, des jouets gonflables, achetés dans le commerce (bonjour l'inspiration !!) ont été numérisés avec d'être modélisés en 3D sur ordinateur..." J'arrête la description, c'est assez déprimant, même si le journal, dans un élan un peu exalté, éprouve le besoin de comparer ce système de travail à celui de l'atelier de Rubens, ce qui est pour le moins excessif.(2)

Aspirateur balais Hoover F 3870 ...
... sur fond d'une exposition à Versailles... qui "explique" : Les aspirateurs Hoover sont des ready-made (comme l'urinoir de Marcel Duchamp) mais ils sont enchâssés dans une vitrine de plexiglas bordée de néons. Ces aspirateurs destinés à aspirer la poussière resteront propres et neuf à jamais. Les appareils ménagers seront exposés dans l'antichambre du Grand Couvert. Koons écrivait en 1980 qu'il y montrait la sexualité à la fois mâle et femelle: « Il y a des orifices et des parties phalliques. »

D'autant plus déprimant que, fort de cette inventivité et de cette gestion pointue d'une création "new look", Jeff Koons est devenu, nous dit le journal "l'artiste des milliardaires". Il ne crée pas de forme, nous l'avons vu, "il s'empare de formes connues et les magnifie par l'agrandissement, le matériau de prix, le socle ou la vitrine" ! Mais surtout, surtout, c'est un champion de la mise en scène, du marketing (il promeut son travail en posant nu pour un magazine ou en s’exhibant avec sa femme (une autre !!) et leurs 6 gosses dans un lit) et il sait fort bien utiliser les médias. A preuve, l'aventure pas banale qui est arrivée à Connaissance des Arts : pour la revue de décembre, le rédacteur en chef avait imaginé un titre choc, qui abordait le succès de Koons avec un certain recul : "Jeff Koons va-t-il se dégonfler?" La cote de ses œuvres est tellement délirante, batailles de collectionneurs et assaut de snobisme aidant, qu'on peut légitimement se demander si un retour de bâton n'est pas envisageable. D'autant que tout cela repose sur une construction dont l'artifice est flagrant. Quant au jeu de mot, concernant l'artiste des machins gonflables, il était bienvenu.
Mais voilà, pour faire une article dans la revue et réaliser la couverture, il faut des images. Et, vous vous en doutez, notre artiste est entouré d'un staff impressionnant d'hommes de lois et de légistes qui ont pour seule attribution de protéger ses images. Pour publier des photos de ses œuvres il faut passer par les fourches caudines de la Jeff Koons LLC qui autorise ou non. Cela leur permet, en outre, de visualiser les maquettes, les textes et même les titres. Et que fit la Jeff Koons LLC : elle demanda au journal de changer l'accroche, carrément ! ... et, assez banalement, proposa un sans doute cent fois rebattu "Gonflé, ce Konns !", qui n'était finalement qu'un argument publicitaire de plus. Ce n'est que lorsqu'elle fut rassurée sur la teneur du titre (3) que la Jeff Koons LLC envoya les photos.
Hallucinant n'est-ce pas ? Il est clair que la liberté de la presse n'est pas la préoccupation première des juristes de Koons et que dans leur souci de préserver la cote de leur employeur, ils ne reculent devant aucun excès.


Guy Boyer, directeur de la rédaction, s'est fendu (et c'était à mon sens le moins qu'il puisse faire) d'un éditorial où, en termes mesurés et un peu trop flatteurs à mon sens, il expose l'affaire qui lui reste manifestement en travers de la gorge. Mais il a plié et c'est vraiment dommage. Même si le titre de son édito est musclé "Koons contrôle les médias", poussant le lecteur pressé à lire son argumentaire, il n'a tiré aucune conséquence pratique palpable de cette situation inadmissible : il offre toujours la couverture à l'artiste, avec un titre "plus soft, tu meurs" : "Jeff Koons, une star à Beaubourg". Même si, indirectement, le mot star a des connotations assez peu flatteuses - cela évoque, quand on est au courant, le succès passager et la gloire éphémère - cela reste très flatteur, au moins pris au premier degré. J'ai vraiment regretté que Guy Boyer ne soit pas allé au bout de sa logique d'indépendance : il n'avait qu'à supprimer les photos qu'on lui monnayait de cette façon odieuse. Couverture blanche, ou pourquoi pas juste avec une forme de cœur (puisque Koons s'inspire de formes banales, qui appartiennent à tous et dont chacun peut disposer à son gré) avec le titre prévu.


Et pour l'article me direz-vous ? Après tout, il était prêt et l'on avait engagé des frais en envoyant des reporters à Mahattan ! Et bien, on pouvait tout simplement remplacer les photos prévues par un encadré noir, dans le genre de celui des paquets de cigarettes avec une mention frappante du genre "Censuré par l'artiste". Il me semble que l'ensemble aurait eu un meilleur écho, qui sait, aurait peut-être même fait le buzz dans le petit monde de l'art, qui n'aime guère ce genre de vagues.

Chien en ballon glané sur le site "sculptures en ballon pour les enfants"
... sur fond d'une exposition à Versailles.

Quant à Jeff Koons, je vous avoue qu'en ce qui me concerne c'est le degré zéro de ce qu'est devenu l'art contemporain : une inexorable "machine à fric", l'étalage impudique de la crise morale du marché de l'art, auréolé de fumeuses critiques dont la teneur est éminemment contestable. Personne n'ose dire qu'un chien en ballons, dont la forme est issue d'un jouet gonflable, à 40 000 000 d'euros (ou de dollars, on n'en est plus à une approximation près), c'est d'une indécence insigne ... fut-il orange ! Et, à défaut d'oser le dire dans CdA, il me semble que le mieux est, déjà, d'éviter d'enrichir les organisateurs d'expositions en allant visiter les rétrospectives douteuses dont on imagine sans peine qu'elles représentent pour l'artiste une source annexe de revenus confortables. Ne serait-ce que par les droits perçus sur les produits dérivés !

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Sources : la provenance des photos qui illustrent cet article est indiquée, j'ai pris soin de ne montrer AUCUNE photo visible d'une oeuvre de notre valeureux homme d'affaires, pour avoir le droit de dire ce que j'ai envie de dire !!

Mon titre, vous l'aurez compris, s'inspire directement de celui suggéré par la J.Koons LLC.

Notes :

(1) avec son Balloon Dog (orange) vendu près de ... 40 millions d'euros ! Vous ne voyez pas ce que ça représente, habitué à manipuler au mieux quelques milliers d'euros ... moi non plus d'ailleurs, sauf que "ça fait vraiment beaucoup" !!!!

(2) D'autant que l'article précise "Comme Rubens à l'époque baroque, l'artiste ne réalise aucune des oeuvres de ses mains, il en a l'idée, le concept, et la fait exécuter par des professionnels". Certes, priviligiant les grands formats, et aimant par ailleurs mener une vie mondaine qui l'accaparait fort, RIbens avait besoin d'aide et son atelier était conséquent. Ne serait-ce que pour broyer les couleurs dont il utilisait des quantités impressionnantes. Certes, ses cycles et grandes compositions, conçus par lui, doivent à la main de ses assistants une bonne partie de leur réalisation technique. Mais tout de même, aller jusqu'à dire qu'il ne réalisait aucune oeuvre de ses mains, c'est déraper un peu !
Comme beaucoup de ses confrères qui avaient du succès, Pierre Paul Rubens travaillait avec de nombreux assistants. Mais il faut préciser que nombre de ses collaborateurs devinrent, après leur passage à l'atelier du maître, de grands peintres à leur tour ... quand ils ne l'étaient pas déjà. Il avait, comme c'était l'habitude à l'époque, un grand atelier avec de nombreux apprentis et étudiants, dont certains, comme Anthoine van Dyck, sont devenus célèbres. Il a également fréquemment confié la réalisation de certains éléments de ses toiles, tels que les animaux ou encore les Natures mortes dans les grandes compositions, à des spécialistes comme Frans Snyders ou d'autres artistes comme Jacob Jordaens. En gros, les peintures de Rubens peuvent être divisées en trois catégories : celles qu'il a peintes lui-même, celles qu'il a réalisées partiellement (surtout les mains et le visage), et celles qu'il a seulement supervisées.

(3) Bien que ce ne soit pas précisé dans l’éditorial, cela se déduit de la phrase "Depuis, les images sont arrivées. Merci la liberté de la presse !".


lundi 24 novembre 2014

MARCHÉ, DEUXIÈME


Les marchés se suivent et ne se ressemblent pas : autant dimanche dernier je suis rentrée perturbée, autant hier j'étais aux anges.
- Bonjour Michelaise !!
- Bonjour tout le monde, c'est plus gai que la semaine dernière ici, le temps y est pour quelque chose pas vrai ??
Certaines mamies inquiètes passent déjà leurs commandes de Noël, d'autres se désespèrent d'avoir à concevoir le menu de midi ...
- Mais pourquoi doit-on manger ??
- Mais parce que c'est bon !!!
Devant moi, un brave monsieur commence par demander si les coquilles Saint Jacques sont locales. Grand éclat de rire indulgent dans la queue, où tout le monde sait que ce n'est pas possible. Suite à une mortalité particulièrement forte (plus de 50%) qui raréfie les ressources exploitables, et parce que le renouvellement de l'espèce est lent, l'autorité de régulation de la pêche a décidé de laisser du temps au mollusque bivalve pour se reproduire. La décision a donc été prise, fin octobre, d'interdire totalement la pêche des coquilles Saint-Jacques (et des palourdes) sur le littoral charentais, pour la campagne 2014-2015. Nous épuiserons donc les fonds bretons, il n'y a que les touristes qui ignorent cela. Comme nous ne jurons plus que par les moules Saint-Michel, les nôtres étant bien malades.

Il n'est pas joli le carrelet, avec ses pois rouges !

Il veut de local ? on lui vendra donc du carrelet. Il est beau, bien épais, pas trop cher, et on lui explique gentiment comment le préparer : chacun y va de sa recette. Il s'en va, réjoui, son petit paquet sous le bras, et, en s'éloignant, se retourne :
- Il s'appelle comment déjà ce poisson ??
... toute la queue, en choeur :
- Du CARRELET !!
... les plus hardis ajoutant 
- Comme les petites cabanes sur l'estuaire !!
Mimique d'incompréhension absolue de notre acheteur du dimanche, on lui expliquera cela l'an prochain.

Le vanet, à ne pas confondre avec les pétoncles, dont la coquille est grise et lisse.

D'autres, surpris, me regardent acheter les derniers vanets, alors qu'une autre cliente s'éloigne, déçue : il n'y en aura plus pour elle. Considérant avec étonnement ma mine gourmande, ils veulent savoir à quoi cela ressemble.
- Ça ressemble un peu aux pétoncles mais c'est aussi fin que les coquilles Saint-Jacques, en tout petit , et en plus, avec un joli corail ! Un pur délice, simplement ouvert à sec, avec une bonne tartine de pain beurré.
- Ou au four, avec une persillade, ajoute la poissonnière.
Il faut dire que ces petits coquillages, pêchés dans le pertuis de l'île de Ré, en pêche très réglementée, ne supportent pas le transport. Donc on n'en trouve que localement, et encore pas toujours. Un vrai trésor du terroir maritime... On peut aussi les préparer comme une éclade, et là, c'est vraiment unique ! Cerise sur le gâteau, c'est deux fois moins cher que les pétoncles (de toutes façons, nous n'en avons plus jusqu'à l'an prochain !!).

Plus loin, "mon" marchand de fromages fait défaut, il nous "re"boude, faut dire qu'avec des clients comme ceux de l'autre jour, on ne peut pas lui donner tort. Un autre fromager, non, pas un vrai - son banc comprend autant de charcuterie que de produits laitiers - un "auvergnat" - il me dit venir du Lac Chambon - déploie ses talents de bateleur hors pair. Même s'il vend du brebis pasteurisé et du vache microfiltré, il est tellement avenant qu'on s'arrête pour déguster les lichettes qu'il tend généreusement à tous les passants, et écouter béatement les compliments qu'il dispense avec autant de générosité. Une autre michelaise (sans M majuscule, attention), ravie, le remercie d'être là, ben oui, on se sent tristes quand les forains ne viennent plus parce qu'on est moins rentable que les touristes !! Je finis par dénicher un fromage au lait cru dans son étalage, l'honneur est sauf.


Pour finir, passage chez le boulanger, où je me livre à quelques excès sucrés et, pendant qu'on prépare mes "gâteaux du dimanche", je compte de tête, et à haute voix :
-  1.90 + 1.60 + 1.35 = 3.85 ... voyons, c'est pas possible, ça fait plus !!
- Ah non, pas assez cher en effet ... recommencez ...
- 1.90 + 1.60 = 2.50 ... mais non, 3.50 !! Donc 4.85 !
- Et oui, ma p'tite dame, vous êtes trop jeune pour payer si bon marché...
Déconcertée Michelaise !! même si le flatteur a bien 20 ans de plus qu'elle, elle ne comprend pas trop ce que l'âge vient faire à l'affaire !!
- Euh ??? en tout cas, merci, un compliment fait toujours plaisir !!

Ils sont pas beaux les dimanches michelais ? D'autant qu'ils sont suivis d'un déjeuner à faire pâlir d'envie toutes les citadines en mal de menu, qui se lamentent sur la nécessité quotidienne de se nourrir !!

vendredi 21 novembre 2014

MEMLING, RENAISSANCE FLAMANDE AUX SCUDERIE DE ROME

Vierge allaitant, collection privée

Après avoir apuré les  escapades précédentes et les visites récentes, me voici prête à entamer un nouveau périple, celui de nos vacances de Toussaint, centrées sur le Festival de Fayence (ici et ici) mais riches de bien d'autres découvertes que celles liées au quatuor à cordes. Et ce, d'autant plus qu'avant d'investir le Var pour une semaine, nous avons fait un petit tour par Rome. Il fallait bien renouveler notre provision épuisée de gâteaux juifs !! Mais surtout, soyons sérieux, Rome offre, depuis quelques années maintenant, de plus en plus d'expositions justifiant parfois à elles seules le déplacement, toujours merveilleux, dans la Ville Éternelle ! Première d'entre elles, et prétexte officiel de ce voyage, la très rare exposition Memling, organisée dans les règles de l'art comme à chaque fois, par les Scuderie du Quirinal. La précédente exposition consacrée uniquement à ce peintre avait eu lieu en 1994 (déjà 20 ans !) à Bruges (nous en étions mais la présentation était de bien moins bonne qualité et la foule telle qu'on avait eu du mal à approcher les panneaux, souvent de petite dimension), c'est dire si l'événement est d'importance pour l'histoire des arts. Et comme c'est la première manifestation dédiée uniquement à Memling qui se tienne en Italie, les romains devraient s'y presser en masse. Or, comme à l'ordinaire, la visite a été d'un calme et d'une sérénité absolus, ce qui rend ce genre de déplacement encore plus plaisant.


Fort apprécié par la puissante communauté des marchands, banquiers, riches commerçants, ecclésiastiques et même nobles italiens installés à Bruges, le peintre favori des lettrés et des puissants de son siècle s'est posé en digne successeur des maîtres flamands vénérés qu'étaient jusqu’alors Jan van Eyck et Rogier van der Weyden. Et ce, dès le début de la création de son atelier, pour la plus grande satisfaction de l'élite urbaine qui constituait son réseau de commanditaires.
Le style de Memling est statique et spatial, son esthétique, rationnelle, tend vers l'idéalisation des modèles, malgré un message clairement narratif. Son monde immobile, placé sous un éclairage immuable, se présente comme des constructions ouvertes dans lequel les personnages sont disposés comme des figurines ou comme des sculptures.

Annonciation, revers du triptyque de Jan Crabbe

Sa technique est fluide, la peinture, extrêmement mince permet des transparences aux effets remarquables. Elle laisse parfois deviner, sous la couche définitive, le dessin préparatoire, nerveux, complexe, car l'artiste préférait la mise en place directe sur le panneau à la pratique d'un dessin préparatoire sur papier. Dès 1467, il abandonne son graphisme "gothique", un peu raide, pour une ébauche "moderne", à la craie noire ou au fusain, qu'on lit  encore parfaitement aux infras-rouges.
L'exposition détaille l'intégralité du travail de l'artiste flamand parmi les plus réputés de son époque, du grand triptyque d'autel au petit tableau de piété portatif et pliable, en passant bien sûr par son incomparable talent de portraitiste.

Triptyque Pagagnotti

En ce qui concerne les commandes religieuses, l'exposition a été l'occasion de reconstituer des polyptyques démembrés (l'affaire est toujours émouvante) comme le triptyque Pagagnotti (les Offices de Florence et la National Gallery de Londres ont prêté leurs morceaux) et le triptyque de Jan Crabbe (panneaux en provenance des Musée Civique de Vicence, de Morgan Library de New York et du Musée Groeninge de Bruges), présentant aussi, qui a fait le voyage de Bruges, le monumental triptyque de la famille Moreel qui est une pure merveille. Par contre, pour le triptyque du Jugement Dernier, que les polonais un peu échaudés par les mésaventures à rebondissements de leur tableau piraté (1) ont refusé de prêter, il fallut nous contenter de reproductions projetés en boucle !

Vierge à l'enfant du musée national de Lisbonne

Les Scuderie ont, par ailleurs, choisi d'insister sur un genre dans lequel le maître de Bruges a excellé, celui des retables de dévotion personnelle, qui furent très en vogue au XVème siècle.
Ces panneaux, petits et intimes, sont conçus pour la prière et la médiation privées. Leur taille a permis à l'artiste de montrer sa capacité à décrire les détails les plus fins, parfois anecdotiques. Souvent, l'acheteur demandait à l'artiste de personnaliser l'iconographie en fonction de ses affinités parmi les saints. Le succès de ces petites images, qu'on pouvait suspendre au-dessus d'un prie-Dieu ou tenir dans ses mains, n'est sans doute pas étrangère à la naissance des formes de dévotion modernes, plus axées sur la nature humaine du Christ. Le chrétien, encouragé à imiter l'humilité et la souffrance terrestre de Jésus, contemplait de près le mystère divin par l'intermédiaire de ces images de piété et se rapprochait de la perfection morale par la prière.


Un des très rares portraits isolés de femmes laissés par l'artiste (il en existe un autre, entier, à Bruges) le panneau a manifestement été coupé puisqu'on ne voit pas les mains du personnage. Son allure est sobre, quoique fort élégante : visage pâle, coiffure en hauteur, voile transparent empesé et vêtement assez échancré, la femme est présentée sur un fond sombre, uni et sans fioriture.

L'exposition présentait, bien sûr, une magnifique série de portraits, ces derniers représentant un tiers de l'œuvre connue de Memling (2), d'ailleurs surtout apprécié aujourd'hui  pour son formidable talent de portraitiste. Memling dépeint ses sujets, souvent présentés sous un angle de trois quarts, soit devant un fond neutre, soit devant un cadre architectural ou un paysage réaliste. Si la première solution, souvent à finalité commémorative, plaisait aux plus conservateurs, c'est la deuxième, plus originale e plus flexible, qui a assuré le succès du peintre. Il a représenté la plupart de ses modèles italiens devant un paysage, composition rapidement adoptée par des artistes italiens comme Sandro Botticelli, Pérugin et Léonard de Vinci. Ces portraits peuvent constituer des œuvres indépendantes ou, parfois, faire partie des tableaux de dévotion dont nous parlions plus haut. De nombreux portraits de Memling sont arrivés en Italie, où posséder une peinture sur bois d'Europe du Nord ont été considéré comme un symbole de réussite sociale .


Ses modèles, toujours impassibles, ont l'air un peu absent : disposées dans l'espace comme des scultpures vivantes, leur visage est souvent ovoïde, avec un long nez pincé et un grand front. Le modelé est doux, comme poli dans le marbre. Parfaitement identifiables par une physionomie précise, plus que par un caractère ou une expression, ils semblent ne pas avoir d'âge réel. Ce qui fait l'originalté et la manière de Memling en l'espèce est le cadrage, très serré, comme un gros plan photographique, avec les mains souvent posées sur le rebord du panneau.

Portrait d'homme avec une monnaie romaine d'Anvers
Le manteau noir boutonné, dépourvu de tout ornement, la chemise repliée sur le col, le petit capuchon noir rabattu sur les cheveux bruns et bouclés, la composition du paysage et les nuages délicatement dentelés sont caractéristiques de la manière de l'artiste. Cependant, le fait qu'il tienne dans la main gauche une médaille est peu courant et a donné lieu à des quantités d'hypothèses afin de l'identifier, les critiques étant très prolixes en la matière. En revanche tous s'accordent à dire qu'il est italien, à cause de sa physionomie et surtout du palmier solitaire qui orne la partie droite du paysage. Sa pièce a été identifiée comme un sesterce battu à Lyon sous l'empereur Néron. Si l'on rajoute à ces indices les deux feuilles de laurier qui apparaissent discrètement dans le bord inférieur du tableau, comme si le sujet tenait une branche dans sa main droite invisible, la solution du rébus est limpide : Nero (ou Neri, del Nero, Nerone, de Niro ...) Palma (ou Palmieri) Lorenzo (ou Allori) sont les noms qui peuvent être les siens. Car on sait que les lettrés italiens aimaient à user de "pictogramme" pour se désigner.

Mais surtout Memling est le premier artiste non italien à présenter ses portraits devant un paysage, et ce, dès 1467. Les organisateurs de l'exposition vont même jusqu'à dire qu'il a anticipé le genre, alors que d'autres commentateurs pensent plutôt à une osmose en lui et Pisanello, Lippi et Andrea del Castagno. Procédé repris, nous l'avons dit plus haut, par d'illustres suiveurs.

A gauche, Christ bénissant à la couronne d'épines, de Memling au musée Palazzo Bianco de Gênes
A droite, le même sujet par Domenico Ghirlandaio, du Philarmonia Museum of Arts de Philadelphia

Une section de l'exposition, enfin, était consacrée aux rapports de l'artiste avec l'Italie. Les goûts cosmopolites des acheteurs transalpins de Memling l'encouragèrent à enrichir son esthétique relativement classique avec des formules innovantes. Par ailleurs, les nombreuses copies  de ses œuvres témoignent de son influence, comptant nombre de disciples et d'admirateurs non seulement à Bruges, mais aussi ailleurs en Europe. Témoin  la fidèle copie du Christ bénissant par la main de Ghirlandaio, qui prouve que la demande de répliques de ses œuvres était grande, même dans un important centre d'art comme Florence (où l'on pouvait admirer à l'époque le triptyque de Benedetto Pagagnotti (4), dans les appartements privés du palais de l'évêque de Florence), mais aussi à Venise et dans d'autres villes italiennes où l'on retrouve son influence chez les artistes locaux.


Quelques oeuvres aux thèmes plus originaux, dont ce triptique La vanité terrestre et le Salut divin, oeuvre particulièrement raffinée et d'une rare érudition réalisée pour les Loiani de Bologne aux alentours de 1485 : il expose, en termes symboliques et aisément compréhensibles, la parabole de l'existence humaine, au regard de la miséricorde divine. Musée des Beaux-Arts de Strasbourg.


Memling fut, de son vivant, le maître de Bruges par excellence. Sa grande influence artistique et sa sensibilité aux goûts des clients sont la base de la production d'œuvres qui, en plus de leur beauté, prirent, dans l'histoire de l'art, une importance particulière. De fait, il a profondément marqué l'art du XVe siècle et la peinture, à Bruges et en Italie, pour la génération suivante.


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(1) Le commanditaire du triptyque était le banquier florentin Angelo Tani (1415-1492), homme de confiance de la banque des Médicis et directeur de la filiale brugeoise de la banque de 1455 à 1469. C'est en 1467 (année de son mariage avec Caterina di Francesco Tanagli) qu'il commanda cette oeuvre, sans doute pour la chapelle qu'il possédait à la Badia Fiesolana, dédiée à Saint Michel. Saint présent sur deux des volets du triptyque, particulièrement au centre, en train de trier les âmes, comme il se doit ! Ce n'est qu'en 1473, qu'enfin terminé l'oeuvre quittait Bruges pour l'Italie.
Embarqué à bord du Matteo, une des deux galères effectuant pour le compte de la Banque Médicis la liaison Bruges-Pise-Constantinople, cette dernière fit d’abord escale à Southampton pour y récupérer des marchandises. Puis le navire repris la route vers Pise, lorsque, le 27 avril 1473, il fut attaqué par le pirate Paul Beneke, armé par la Hanse, en guerre avec l'Angleterre. Beneke remit le Jugement dernier à ses armateurs de Gdańsk, qui confièrent le tableau à la Marienkirche de la ville. Toutes les protestations du monde n'y firent rien et, malgré des menaces d'excommunication, les polonais conservèrent le tableau jusqu’en 1807 où il fut confisqué par les troupes napoléoniennes, pour être envoyé à Paris. En 1815, un bataillon de la garde de Poméranie s’en empara et l’emmena à Berlin, qui offrit aux polonais un Raphaël et trois bourses d’études pour de jeunes artistes de Gdańsk, pour tenter de le conserver en son musée. Mais es derniers refusèrent et dès 1816, le Jugement dernier était de retour à Gdańsk. Puis Gdańsk, ville libre, fut annexée par l'Allemagne en septembre 1939, et quand, 6 ans plus tard, les troupes soviétiques furent aux portes de la ville, les soldats allemands battirent en retraite jusqu’en Thuringe, emmenant avec eux le triptyque de Memling. Les soviétiques le récupérèrent pour l'installer à l'Ermitage avant de le rendre à la ville de Gdańsk en 1956.

(2) Un nombre exceptionnel d’œuvres de Memling ont été conservées : on y dénombre plus de ptrente portraits (formant parfois un diptyque avec une Vierge à l'Enfant), une vingtaine de retables ou de tableaux religieux avec des donateurs, souvent à plusieurs panneaux et de grande dimension, une quinzaine de représentations isolées de la Vierge dont les volets ou les donateurs ont disparu et enfin une vingtaine de tableaux illustrant divers thèmes de l’Évangile ou scènes moralisatrices.

(3) Avec le portrait d'homme à la lettre de Florence, non présenté à l'exposition.

(4) Copies ou inspirations foisonnent, par exemple chez Filippino Lippi ou chez Fra Bartolomeo, qui a copié certains détails, comme le moulin à eau représenté en arrière-plan le panneau central.

Les photographies étant strictement interdites dans l'exposition, mes illustrations proviennent des musées concernés, du site de l'exposition et de Wikipedia.

mercredi 19 novembre 2014

IMPRESSIONS FERRARAISES

POUR EN FINIR AVEC LES  ANCIENNES ESCAPADES

Ferrare, une ville paisible, où les rues sont désertes et pavées

Pointe de diamant

Après le tremblement de terre du 29 mai 2012

 Des palais dont seule la porte principale est décorée, le reste étant en brique apparente

Impressions mêlées ...

... et, forcément, un peintre ferrarais :

 Maestro della Maddalena Assunta
Maître actif à Ferrare dans la première moitié du XVIe


Même la nuit est douce à Ferrare


Michelaise égarée 

dimanche 16 novembre 2014

INSOUTENABLE


Déjeuner en terrasse, soleil presque trop chaud, nous sommes dans le Var, et les vacances s'achèvent. Mariette, la poule rousse, et ses deux acolytes, les deux poules noires, tournicotent autour de nous, picorant les miettes échappées de la table. L'air est doux et l'ambiance sereine. L'écho des conversations en provenance de la maison, proche, de nos hôtes, nous parvient par bouffées : eux d'ordinaire si paisibles reçoivent des amis à l'apéritif. Quelques éclats de voix haut perchées, ces dames, le timbre profond du propriétaire des lieux, décidément bien bavard et qui sait manifestement amuser la galerie. Les rires sonnent haut.
- Tu sais ce que j'aime dans les romans ?
Alter, plein d'indulgence (il ne lit guère de romans, lui, rien que des lectures "sérieuses" qui, volontiers, l'endorment), me regarde par-dessus son verre de rosé, bien frais.
- L'intrigue peut-être ?
- Non, enfin si, tu as raison, il faut que l'intrigue m'accroche pour que je lise volontiers. Mais ce que j'aime dans les romans c'est que les gens, les personnages, pensent.
- ???
- Oui, soit le narrateur développe leurs sentiments, leurs réactions, rend compte de leurs émotions. Soit eux-mêmes, par le biais du dialogue ou des réflexions en aparté, expriment impressions, jugements, sensations, bref ils pensent. Ils n'ont pas la tête vide, comme nous !
Alter me regarde sans rire, il a l'habitude des déclarations définitives et vaguement existentielles de sa Michelaise.
- Oui, tu as raison.
- C'est un peu comme les films de Woody Allen, les gens y ont une âme ou du moins expriment-ils des doutes, des espoirs, des désillusions... Certes c'est parfois un peu bavard mais au moins on y échappe à la vacuité.
- Celle des dîners en ville ?


- Tu me fais rire, je viens justement de lire "Le dîner en ville" de Claude Mauriac : à la frivolité des conversations, l'auteur oppose les pensées, fugaces, entêtantes, pathétiques parfois, de chacun des convives dans un chassé-croisé qui joue sur des associations de mémoire. Les propos de table, bourgeois, légers, mondains font naître des pensées qui révèlent, en pointillés, la vraie personnalité des invités. C'est un peu fatigant à lire car ces couches superposées qui coexistent sont parfois difficiles à démêler ... mais cela n'a pas pris une ride.
- Huit convives : un qui tente de tirer tous les sujets à lui, un autre qui tiraille dans l'autre sens, pour son propre compte. Deux qui émaillent le propos d'anecdotes inconséquentes et quatre qui s'ennuient. Et on finit par parler de la télévision !
- Non, je ne vois pas exactement cela comme toi : huit convives. Un qui se creuse la tête pour trouver des sujets de conversation que tous puissent partager, trois qui rebondissent tant bien que mal, avec plus ou moins de bonheur, un qui lance des blagues foireuses et les trois derniers totalement passifs. Il s'agit de parler de tout, et surtout de rien qui soit important, grave ou simplement personnel. Et ce n'est pas réservé aux dîners entre amis ou supposés tels, c'est rarissime qu'on se "parle" vraiment.
- L'insoutenable légèreté de l'être !
- Ce qui est joli et qui plait, dans la formule, est cette fameuse légèreté. Mais pourtant, il faut bien le reconnaître, elle est insoutenable à qui veut être simplement "humain".
Des cocoricos puissants retentissent : Mariette vient de pondre et notre hôte abandonne ses hôtes pour chercher dans les buissons son œuf quotidien, car la petite poule rousse s'ingénie à les déposer un peu partout dans le jardin. La conversation languit et les rires se taisent. Pause dans les conversations.

vendredi 14 novembre 2014

IMPRESSIONS ÉMILIENNES

POUR EN FINIR AVEC LES  ANCIENNES ESCAPADES

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